Il fut un temps
Dans les années 1970
Souvenir de la Creuse. 1974.
La misère d’avant avait au moins une décence, elle ne se déguisait pas en confort. Elle me regardait droit dans les yeux et me disait : « Tu n’as rien, donc tu feras tout toi-même. » C’était dur, mais c’était net. Pas de mensonge, pas d’illusion. Un toit qui s’effrite, un sol glacé, pas d’eau courante, pas de chauffage. Juste le vent qui s’infiltre, le craquement d’une poutre fatiguée, et mon propre souffle qui se voit dans l’air du matin. C’était la pauvreté sans artifice, mais aussi sans humiliation : elle m'obligeait à rester digne.
Et, malgré cette rudesse, il y avait quelque chose que notre époque a perdu : la liberté brute, la vraie. Celle qui vient quand on n’appartient à personne, quand on n’attend rien de personne, quand on ne dépend que de son courage. Cette liberté-là, on la payait de son corps, de ses efforts, de ses mains gercées, mais elle avait un goût unique : celui d’exister par soi-même. Aujourd’hui, on a le confort, mais on ne peut plus respirer sans demander la permission. Chaque geste dépend d’un système, d’un réseau, d’une machine. L’abondance a étouffé l’indépendance.
Dans les années 1970, j’ai connu cette vérité-là dans la Creuse, dans une cabane délabrée posée près d’un vieux moulin en ruine que René, du café de la Chapelle à Ris-Orangis, tentait vaguement de sauver. Pas d’électricité, pas de chauffage, juste un poêle fendu que je n’osais pas allumer de peur de m’asphyxier. L’hiver était glacial, mais je m’y étais habitué. L’eau venait du petit ruisseau, la lumière du ciel, et les étoiles passaient à travers les planches disjointes comme si le monde entier respirait au-dessus de moi.
Là-bas, je vivais comme un Robinson. Je passais mes journées à défricher, couper du bois à la hache, dégager les broussailles, brûler des tas de végétaux humides dont la fumée se voyait à des kilomètres. La solitude n’était pas une punition : c’était une guérison. Après des années de dérives, de travail acharné, d’excès et de fatigue nerveuse, j’avais besoin de revenir sur moi-même. De respirer loin du bruit, des autres, des obligations. La hache, le bois, le froid, tout cela me remettait debout.
Les nuits étaient longues et glaciales, souvent troublées par des animaux attirés par l’odeur humaine. Les journées, elles, étaient simples : travailler, survivre, réfléchir. Je mangeais peu, je buvais encore trop, mais malgré tout je retrouvais un équilibre. Quelques visites seulement venaient rompre ce silence : René qui montait me donner de quoi tenir, un jeune paysan du coin croisé par hasard… puis plus rien. Juste moi, la cabane et la rivière. Et dans ce vide total, quelque chose en moi reprenait forme.
Cette période était matériellement misérable, mais intérieurement essentielle. Une parenthèse dure, brute, presque primitive, mais salutaire. Le froid, la solitude, la nature sauvage m’ont remis debout bien plus sûrement que n’importe quelle main tendue. Là-bas, au bord de la Gastrote, j’ai compris que la liberté ne se trouve pas dans ce que l’on possède, mais dans ce que l’on est capable d’affronter seul. C’est peut-être dans cette misère-là que j’ai été le plus riche.
Et si c'était à refaire, avec la liberté de l'époque, je le refais tout de suite.
L’eau d’un ruisseau… et l’eau de la Seine
Qui, aujourd’hui, aurait l’idée de boire l’eau d’un ruisseau directement, en y plongeant les mains ou une gourde, sans la faire bouillir, sans pastille, sans filtre, sans même se demander si elle est “potable” ? Personne, ou presque. Pourtant, à l’époque, j'avais fait ce choix. L’eau, c’était simplement ce que la nature voulait bien offrir. Et quand il n’y avait rien d’autre… on buvait. Point.
La confiance dans la nature, c’était notre seule technologie.
On connaissait l’odeur de l’eau claire, le goût du courant, la couleur des mousses. On savait lire un ruisseau comme aujourd’hui on lit une étiquette. Si l’eau venait de trop loin en amont, ou si elle était trouble, on apprenait vite — parfois à nos dépens.
Et puis il y avait la Seine.
Qui croirait aujourd’hui qu’un gamin de douze ans puisse s’allonger sur la berge, pencher la tête, et boire l’eau du fleuve comme on boit à la source ? Personne ne l’imaginerait. Pourtant, c’était vrai. Elle était sale sans se voir, oui, mais pas empoisonnée comme aujourd’hui. Pas saturée de produits chimiques, pas transformée en égout permanent. C’était encore un fleuve vivant, dangereux parfois… mais vivant.
Et à douze ans je n’étais pas instruit des compositions microbiologiques qu’on nous agite maintenant sous le nez. Boire était une nécessité, et quand l’eau était là, gratuite, on buvait. Comme tout le monde faisait avant.
Le monde moderne a gagné le confort, mais perdu le lien.
On a sécurisé l’eau, emballé l’eau, filtré l’eau… jusqu’à oublier ce que signifiait faire confiance à la nature, ou simplement se débrouiller avec ce qu’on avait. Et puis, surtout, c’est devenu lucratif. Aujourd’hui on interdit d’aller puiser l’eau là où elle coule, pas par précaution sanitaire : par intérêt. Il ne reste plus que l’air qu’on ne nous taxe pas encore — pour l’instant.
Moi, j’ai bu l’eau des rivières, des puits, de l’eau qui coulait entre deux pierres, et même celle du fleuve. Et je suis encore là. Preuve que la survie, ce n’est pas la technologie : c'est l'adaptation.
La glacière en bois des années 1950
Chez nous, dans les années 1950, on n’avait pas de frigo moderne ni de conservation “longue durée”. On avait simplement une vieille glacière en bois blanc, un de ces coffres rudimentaires qui tenaient debout par miracle et qu’on ouvrait en grinçant, comme un meuble d’un autre siècle.
On y mettait le beurre, parfois un morceau de viande quand il y en avait, et les bouteilles de lait que l’on allait chercher directement à l’épicerie. Ce lait venait tout droit de la ferme, encore chaud parfois, plein de crème, sans stérilisation, sans pasteurisation, sans rien. C’était la vraie chaîne courte : la vache, le seau, l’épicerie… et notre glacière.
Rien n’était “sécurisé”, rien n’était “normé”, et pourtant on vivait très bien avec ça. On s’adaptait, on surveillait, on consommait vite. C’était une simplicité que les générations d’aujourd’hui ne peuvent même plus imaginer — et c’était le quotidien de presque tout le monde.
La vie d’avant, quand tout se faisait à la main
Ma mère faisait la lessive dans une lessiveuse à champignons, posée sur un vieux réchaud à gaz qui avait déjà vécu cent fois. Le linge bouillait là-dedans, dans une vapeur qui sentait le savon et le courage. Il fallait remuer, surveiller, essorer à la force des bras. Pas de bouton magique, pas de programme “délicat”. C’était le vrai travail, celui qui rendait les mains rouges et les bras solides.
Et cette même lessiveuse servait aussi pour nous laver. On était debout dans la cuve, à barboter dans l’eau à peine tiédie tant bien que mal, pendant que ma mère faisait ce qu’elle pouvait. Un récipient pour rincer, une serviette rêche qui grattait la peau, et voilà. Pas de baignoire, pas de cabine de douche, pas de mousse parfumée : juste de l’eau, un seau et beaucoup de débrouille.
Elle servait aussi à recevoir et transporter, deux fois par semaine, un pain de glace, un vrai bloc transparent livré par la compagnie Picard, qui fabriquait et livrait les pains de glace sur Paris.
À l’époque, il n’y avait pas de télévision. Pas de téléphone. Pas de réfrigérateur, pas d’aspirateur, pas de machine à laver. Rien de tout ça. Et pourtant on vivait. On vivait vraiment. On entendait les voisins dans la cour, les cris des gamins qui jouaient, les mères qui appelaient depuis la fenêtre, le bruit du seau qu’on remplissait à l’évier, les bruits de vie, les vrais.
Ce monde sans appareils, c’était un monde où tout demandait un effort. On balayait, on frottait, on tirait, on lavait, on portait. Rien n’allait tout seul. Mais au moins on savait d’où venaient les choses : la chaleur venait du poêle, la fraîcheur venait de la glace, la propreté venait des bras qui travaillaient, pas d’une machine.
On n’avait pas grand-chose, mais on avait l’essentiel. On avait la vie simple, brute, authentique. Celle qui formait le caractère et qui apprenait le respect : respect de la nourriture, du travail, et du temps qui passait. Ce n’était pas plus facile, mais c’était plus vrai.
Ceux d’aujourd’hui ne savent pas ce qu’est la vraie faim
Quand j'ai décidé de vivre seul, et sans rien, après ma période faste de Pigalle.
Ceux d’aujourd’hui, qui ont toujours eu une assiette pleine à chaque repas, ne peuvent pas savoir ce que c’est la faim, la vraie. Pas le petit creux d’avoir sauté un repas, pas la gourmandise contrariée, mais la faim qui descend dans le ventre comme une pierre froide, qui tourne dans la tête, qui te réveille la nuit et qui t’apprend surtout une chose : s'organiser pour vivre.
Quand on a connu ça, on ne voit plus la nourriture comme un droit, mais comme une chance. Chaque morceau compte. Chaque conserve devient un trésor. Chaque geste se calcule. On apprend à faire durer, à économiser, à se débrouiller avec presque rien, à respecter ce que la terre nous donne et à ne plus jamais gaspiller.
La faim, c’est une école. Une école dure, injuste parfois, mais une école qui te forge le dos, la tête et le caractère. Elle t’apprend la valeur du pain, la valeur d’un bol de soupe, la valeur d’un repas partagé. Elle t’apprend aussi que la vie ne tient qu’à un fil : à un hiver trop long, à une mauvaise récolte, à un jour sans ressource.
Ceux qui n’ont jamais manqué pensent que tout est normal : l’eau qui coule, le frigo plein, le magasin ouvert. Ils n’imaginent pas que, dans un autre temps – et pas si lointain – il suffisait d’un rien pour que la faim s’installe. Une panne, un retard, une maladie, une coupure d’électricité, et la modernité se retrouve aussi fragile que les cabanes de nos anciens.
Moi, je sais ce qu’est la faim. Et je sais ce qu’elle m’a appris : ne pas dépendre des autres pour vivre, prévoir, penser, mesurer, respecter. La vraie liberté, elle commence souvent là : dans le ventre vide qui t’oblige à devenir malin, patient, débrouillard. Ceux qui n’ont jamais eu faim ne pourront jamais comprendre ce que signifie tenir debout sans rien.
C'est juste un rappel que ce qu'on a ne dure jamais
Bonne journée à tous.
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