Briançon - ville dortoir des J.O. 2030
L'image n'est pas si valorisante
Les Jeux olympiques, magnifique promotion pour les dortoirs de masse
Les Jeux olympiques sont officiellement une grande fête du sport. Ils réunissent des athlètes du monde entier, attirent les caméras, font rêver les enfants et donnent pendant quelques semaines l’impression que toute une population participe au même événement. Mais derrière le sport, il y a autre chose : une gigantesque opération commerciale. Pour une ville, une région ou une station touristique, accueillir directement ou indirectement les Jeux olympiques représente une publicité d’une valeur considérable. Pendant des mois, parfois pendant des années, le nom du territoire est répété dans les médias. Les paysages sont montrés, les montagnes sont filmées, les rues apparaissent à la télévision, les hôtels, les restaurants, les infrastructures et les stations sont présentés au monde entier. Autrement dit, on ne fait pas seulement la promotion du sport, on fait la promotion d’une destination. Et c’est là que commence le paradoxe.
Certaines villes ont progressivement cessé d’être de véritables lieux de vie pour devenir des villes-dortoirs touristiques. Elles possèdent de plus en plus de logements, mais une partie croissante de ces logements n’est plus destinée à ceux qui travaillent et vivent sur place toute l’année. Ils sont destinés à ceux qui viennent dormir quelques nuits. Un appartement devient alors beaucoup plus intéressant économiquement lorsqu’il peut être loué 100, 150 ou 200 euros la nuit que lorsqu’il est loué normalement à une famille, à un salarié, à un jeune ou à un retraité. Le logement change de fonction. Il n’est plus prioritairement un endroit où vivre, il devient un produit financier, et une ville entière peut progressivement suivre le même chemin. Plus elle attire de touristes, plus les logements touristiques deviennent rentables. Plus ils deviennent rentables, plus les investisseurs arrivent. Plus les investisseurs arrivent, plus les prix montent. Plus les prix montent, plus ceux qui travaillent réellement dans la ville éprouvent des difficultés à s’y loger. On arrive alors à cette situation étrange : une ville peut être pleine de logements et manquer pourtant cruellement de logements, parce qu’un logement vide dix mois par an n’est pas disponible pour celui qui cherche à vivre là toute l’année. Il attend simplement son prochain client.
Les Jeux olympiques peuvent accélérer considérablement ce phénomène. Routes rénovées, nouvelles infrastructures, gares modernisées, événements culturels, communication internationale, investissements publics : tout contribue à augmenter l’attractivité du territoire. Sur le papier, c’est formidable. Mais augmenter l’attractivité sans protéger parallèlement la vie locale revient quelquefois à installer une pompe aspirante. On attire toujours davantage de visiteurs et d’argent extérieur, tandis que la population permanente doit supporter l’augmentation des loyers, l’augmentation du prix des commerces, la circulation, les travaux, les parkings payants et parfois même la disparition progressive des services destinés aux habitants. Le commerce lui-même change. Une ville où vivaient autrefois des familles possède progressivement davantage de restaurants, de boutiques de souvenirs, d’agences immobilières, de locations saisonnières et d’établissements destinés aux touristes. Pendant ce temps, le boulanger, le garagiste, l’infirmière, le chauffeur, l’employé municipal, le serveur ou la caissière doivent parfois habiter à vingt ou trente kilomètres parce qu’ils ne peuvent plus payer un logement dans la ville où ils travaillent.
Voilà comment une ville touristique peut devenir une ville-dortoir, mais un dortoir d’un genre particulier : un dortoir où l’on ne dort pas toute l’année, un dortoir où les lits attendent les vacances. Pendant les périodes touristiques, tout est plein. Les rues sont encombrées, les restaurants travaillent, les locations affichent complet et l’argent circule. Puis les touristes repartent, les volets se ferment, les appartements restent vides, les rues se calment et ceux qui vivent réellement là restent. C’est toute l’absurdité du système : on construit et on aménage des villes pour accueillir toujours davantage de gens qui n’y habitent pas, pendant que ceux qui voudraient y habiter ne trouvent plus de logement.
Les Jeux olympiques deviennent alors une extraordinaire vitrine, une publicité mondiale. On montre la montagne, la neige, les pistes, les villages, les paysages, et derrière chaque magnifique image télévisée, quelqu’un peut déjà imaginer combien coûtera la nuitée dans l’appartement avec vue sur les montagnes. Le territoire devient une marque, la ville devient un catalogue, le logement devient une chambre d’hôtel et l’habitant permanent devient presque un figurant chargé de faire fonctionner le décor. Le plus ironique est que tout cela est souvent présenté comme du « développement local ». Mais développer une ville devrait d’abord consister à permettre à ceux qui y vivent de continuer à y vivre. Une véritable ville possède des habitants, des écoles, des artisans, des employés, des familles, des commerces ordinaires, des personnes âgées et des enfants. Une station touristique, elle, possède avant tout des clients. La différence paraît mince, elle est pourtant fondamentale.
Car lorsqu’une municipalité commence à considérer davantage le nombre de nuitées que le nombre d’habitants, elle change progressivement de logique. Elle ne gère plus seulement une communauté, elle gère une destination commerciale. Et chaque grand événement devient une occasion supplémentaire d’augmenter la fréquentation. Les Jeux olympiques sont probablement l’une des plus magnifiques machines jamais inventées pour cela. Des milliards de téléspectateurs regardent gratuitement une publicité géante pour les territoires concernés. Bien sûr que le sport existe, bien sûr que les champions sont admirables, bien sûr que les compétitions peuvent être magnifiques. Ce n’est pas le problème. Le problème commence lorsque derrière les médailles apparaissent les promoteurs, les investisseurs, les plateformes de location et tous ceux qui comprennent immédiatement qu’un territoire mondialement connu vaut désormais davantage qu’avant. Alors les prix montent, la spéculation arrive, les résidences secondaires se multiplient, les locations de courte durée prolifèrent et la ville commence doucement à perdre ceux qui la faisaient vivre.
On aura peut-être gagné une formidable promotion touristique, rempli les hôtels et battu des records de fréquentation, mais il faudra alors se poser une question beaucoup plus simple : une ville est-elle faite pour être visitée, ou est-elle faite pour être habitée ? Parce qu’à force de transformer les villes en dortoirs touristiques et les logements en pompes à fric, on risque un jour d’obtenir des endroits magnifiques, parfaitement rénovés, mondialement connus, mais dans lesquels presque plus personne ne pourra réellement vivre.
La punition touristique
À cela s’ajoute un autre problème dont on parle beaucoup moins : plus une ville attire de monde, plus elle importe également les nuisances liées à cette fréquentation. Quand une population double ou triple momentanément pendant les périodes touristiques, il ne faut pas s’étonner de voir augmenter les incivilités, les dégradations, les vols, les nuisances nocturnes ou certains comportements agressifs. Ce n’est évidemment pas une affaire de touristes contre habitants. C’est simplement une question de nombre : plus on concentre de personnes dans un même endroit, plus on augmente aussi statistiquement les problèmes qui vont avec. Et une fois encore, ce sont les habitants permanents qui les subissent. Eux ne repartent pas le dimanche soir. Ils restent avec les rues encombrées, le bruit, les déchets, les problèmes de stationnement et parfois le sentiment d’une dégradation de leur tranquillité quotidienne.
À cela vient s’ajouter le problème des prix. Dans certaines villes très touristiques, les commerces finissent par pratiquer des tarifs adaptés au portefeuille du visiteur de passage plutôt qu’à celui de l’habitant qui vient acheter toute l’année. Le café, le restaurant, la boulangerie, certains services et même parfois les commerces alimentaires suivent progressivement cette logique touristique. Mais l’habitant, lui, ne touche pas un salaire touristique. Il paie simplement le prix touristique. C’est probablement l’un des aspects les plus injustes du système. On explique aux habitants que le tourisme enrichit leur territoire, mais ils ne voient pas forcément cet enrichissement sur leur compte bancaire. En revanche, ils constatent immédiatement l’augmentation du prix des logements, des loyers, des restaurants, des services et quelquefois même des produits ordinaires. Ils supportent donc une partie du coût de l’attractivité sans nécessairement en recevoir les bénéfices.
Et il existe encore un paradoxe supplémentaire. Les grandes manifestations, compétitions sportives, festivals ou événements sont souvent organisés au nom de la population locale. On explique que cela fait vivre la ville, que cela crée de l’animation et que tout le territoire doit en être fier. Mais lorsqu’arrive l’événement, les habitants peuvent se retrouver pratiquement exclus de leur propre ville. Les rues sont fermées, les stationnements disparaissent, les accès deviennent compliqués, les places sont chères ou réservées longtemps à l’avance, les restaurants sont complets et les hôtels, évidemment, ne les concernent pas. Tout est organisé avant tout pour celui qui arrive de l’extérieur. L’habitant finance indirectement une partie de la fête, supporte ses contraintes, mais n’en profite pas nécessairement. Il devient spectateur de sa propre ville.
On lui demande d’accepter les travaux, les embouteillages, les restrictions de circulation, les dépenses publiques et l’afflux de visiteurs au nom des retombées économiques. Mais quelles retombées ? Celles du propriétaire qui loue son appartement à la semaine ? Celles de l’hôtelier ? Celles du promoteur immobilier ? Celles du restaurateur situé dans la rue la plus touristique ? Certainement. Mais pour l’employé qui touche toujours le même salaire, le retraité qui vit avec la même pension ou la famille qui doit simplement faire ses courses, la retombée économique peut surtout prendre la forme d’une addition plus élevée. Le tourisme devient alors une économie étrange dans laquelle l’argent entre effectivement dans la ville, mais ne tombe pas forcément dans toutes les poches. Il peut même traverser le territoire sans réellement profiter à ceux qui y vivent.
Et lorsqu’on multiplie les grandes manifestations pour attirer toujours davantage de visiteurs, on finit par inverser la fonction même de la ville. L’habitant n’est plus la raison d’être du territoire. Il devient celui qui doit s’adapter au client. Il doit modifier ses déplacements, accepter les prix, subir l’affluence et quelquefois renoncer à fréquenter certains endroits pendant les périodes touristiques. Autrement dit, il vit chez lui comme s’il était devenu étranger dans sa propre ville. Le tourisme peut évidemment être une richesse formidable lorsqu’il reste équilibré. Il fait vivre des commerces, crée des emplois et permet à des régions entières de conserver une activité économique. Mais lorsque toute une ville est organisée autour du visiteur de passage, le tourisme cesse progressivement d’être un complément. Il devient une dépendance, et une dépendance finit toujours par imposer ses règles.
Le problème n’est donc pas le touriste. Le problème est une économie qui finit par considérer qu’un visiteur qui dépense pendant trois jours vaut davantage qu’un habitant qui vit là pendant cinquante ans.
Les administrés oubliés
Dans les villes qui misent presque tout sur le tourisme, une ville à deux vitesses finit souvent par apparaître. D’un côté, les secteurs visibles : centre-ville, rues commerçantes, abords des équipements touristiques, hôtels, remontées mécaniques et lieux photographiés. Là, tout doit être propre, fleuri, éclairé et entretenu. C’est la vitrine. De l’autre, les rues secondaires et les quartiers résidentiels où vivent les habitants toute l’année. Là, les chaussées abîmées, les trottoirs dégradés ou les équipements vieillissants semblent parfois moins urgents. On finit ainsi par entretenir davantage ce qui se voit que ce qui sert quotidiennement aux administrés.
À cela s’ajoute la circulation. Une ville de montagne n’est pas extensible. Les rues restent les mêmes alors que l’on attire toujours davantage de touristes, de voitures, de navettes, de camping-cars et de manifestations. Tout finit par emprunter les mêmes axes. Un accident, des travaux ou un grand événement peuvent alors suffire à provoquer une paralysie. Le visiteur subit l’embouteillage quelques heures ; l’habitant, lui, le retrouve régulièrement. On peut construire des logements et multiplier les événements, mais on ne peut pas élargir une vallée. Lorsque la fréquentation dépasse les capacités réelles du territoire, ce n’est plus du développement, c’est de la saturation.
La vitrine brille pendant que l’arrière-boutique s’abîme. Tout est fait pour donner envie de venir, mais parfois de moins en moins pour donner envie de rester.
Briançon, ville-dortoir et pompe à fric
Briançon donne de plus en plus l’impression de ne plus savoir pour qui elle existe : ses habitants, les touristes, les investisseurs ou les propriétaires de résidences secondaires ? Autrefois, une ville était d’abord faite pour y vivre. Aujourd’hui, le risque est de la voir devenir progressivement un produit touristique dans lequel le logement, le stationnement, les commerces et les services sont avant tout considérés sous l’angle de la rentabilité.
Le centre ancien est magnifique, mais derrière l’image de carte postale se trouvent aussi des logements fermés une grande partie de l’année, des résidences secondaires et des locations saisonnières qui ne servent pas aux familles cherchant simplement à se loger. On parle beaucoup d’attractivité, mais il faudrait toujours demander : attractive pour qui ? Pour celui qui vient quelques jours et repart, ou pour celui qui habite ici toute l’année, travaille, fait ses courses et supporte les contraintes quotidiennes ?
Le tourisme est évidemment utile et nécessaire à Briançon. Le problème commence lorsqu’il prend tellement de place que l’habitant devient secondaire. Celui-ci fait pourtant vivre les commerces hors saison, les écoles, les services et toute la vie sociale de la ville. Sans population permanente, il ne reste qu’un décor, plein quelques semaines par an et silencieux le reste du temps.
Une ville ne doit pas devenir une simple caisse enregistreuse à ciel ouvert. Le patrimoine doit être entretenu, les touristes accueillis et l’économie développée, mais les habitants doivent rester prioritaires. Briançon mérite mieux qu’un destin de ville-musée ou de ville-dortoir. Une ville doit d’abord être faite pour ceux qui y vivent.
La notoriété éphémère :
Il y a aussi un aspect beaucoup plus humain, et peut-être beaucoup moins avouable : la tentation pour certains élus de profiter de l’événement pour se mettre eux-mêmes en scène. Quand une ville se retrouve sous les projecteurs du monde entier, il y en a forcément quelques-uns qui commencent à imaginer leur visage sur les écrans, dans les tribunes officielles, au milieu des champions, des ministres et des caméras. À force d’entendre répéter que leur ville va être regardée par la planète entière, la tête peut finir par gonfler un peu. Le maire, les adjoints, les présidents de ceci ou de cela peuvent rapidement avoir le sentiment de participer eux aussi à l’Histoire, simplement parce qu’ils seront présents au bon endroit au bon moment.
Il faut pourtant se méfier des projecteurs. Ils éclairent très bien les jours de fête, mais ils éclairent tout aussi bien les lendemains difficiles. Il est parfois préférable de ne pas trop chercher à apparaître lorsque l’on ne sait pas encore ce que laissera réellement l’événement derrière lui. Car si, quelques années plus tard, restent les dettes, les infrastructures coûteuses, les problèmes de circulation, les logements devenus hors de prix ou le mécontentement des habitants, les belles images de l’époque peuvent alors prendre une tout autre signification. Celui qui tenait absolument à être devant les caméras au moment des inaugurations risque aussi de voir son visage ressortir au moment des comptes.
La célébrité politique locale est souvent très provisoire. Pendant quelques jours, on serre des mains, on coupe des rubans, on sourit devant les photographes et on explique que l’événement est historique. Puis les caméras repartent. Les habitants, eux, restent. Et ce sont eux qui jugent ensuite ce que cette grande fête leur aura réellement apporté. Il est donc parfois plus sage, pour un élu, de chercher à laisser une bonne ville derrière lui plutôt qu’une belle photographie de lui-même devant le monde entier.
Briançon, pompe à fric et à emmerdes.
Bonne journée à tous
La fortune des J.O. 2023, c'est l'infortune des briançonnais.
Les Jeux olympiques de 2030 feront peut-être la fortune de certains : investisseurs, loueurs, promoteurs, hôteliers ou commerçants profitant directement de l’afflux touristique. Mais pour beaucoup de Briançonnais, la facture risque d’être tout autre : logements plus chers, circulation saturée, stationnement difficile, prix touristiques et ville de plus en plus pensée pour ceux qui passent plutôt que pour ceux qui y vivent.
Une grande fête pour quelques semaines va laisser de lourdes conséquences pendant des années.
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