C'est là, mais on ne voit rien

Publié le par François Ihuel

 

Page "philosophique" personnelle

 

C'est là, mais on ne voit rien

On cherche ce qu'on ne trouve pas parce que ce qu'on veut trouver est une évidence qui nous échappe

Il suffit parfois de regarder autour de soi pour se demander si certaines des plus grandes questions que l’humanité se pose depuis toujours ne sont pas compliquées par la manière même dont elles sont posées. Depuis des siècles, on cherche à savoir d’où vient l’Univers, quand il a commencé, ce qui existait avant lui et ce qui adviendra après lui. On cherche un point de départ et, presque automatiquement, on imagine qu’il doit également exister un point d’arrivée. Pourtant, l’observation la plus élémentaire montre quelque chose de beaucoup plus simple : tout se transforme continuellement. Ce qui existe aujourd’hui provient de quelque chose qui existait auparavant sous une autre forme et participera demain à quelque chose d’autre. Peut-être cherche-t-on obstinément une origine absolue alors que rien, dans ce qui est directement observable, n’oblige à supposer qu’une telle origine existe.

Cette réflexion ne nécessite pas forcément un raisonnement scientifique complexe. Tout ce qui nous entoure change. Les êtres vivants apparaissent, grandissent, vieillissent et meurent. Les montagnes s’élèvent et s’érodent, les continents se déplacent, les étoiles naissent à partir de matière déjà présente, évoluent puis dispersent une partie de leurs constituants dans l’espace. Ceux-ci pourront participer à la formation d’autres étoiles, de planètes et, dans certaines conditions, d’autres formes de vie. Partout apparaît le même phénomène : ce que nous appelons une naissance correspond à l’apparition d’une nouvelle organisation et ce que nous appelons une mort à la disparition de cette organisation. La forme disparaît, mais ses constituants poursuivent leur transformation.

La vie elle-même peut être regardée ainsi. Elle représente une ponctualité parmi une multitude d’autres. Pendant un certain temps, une quantité de matière constitue un organisme vivant. Cette matière n’est pas apparue avec lui. Elle existait auparavant et provenait déjà d’une succession inimaginable de transformations. À sa mort, l’organisation cesse de fonctionner, mais ses constituants ne retournent pas au néant. Ils poursuivent leur histoire sous d’autres formes.

L’être humain éprouve pourtant des difficultés à regarder les choses de cette manière parce que sa propre existence possède des limites évidentes. Il naît et il meurt. Il applique donc naturellement cette expérience à tout ce qui l’entoure et finit par l’appliquer à l’Univers lui-même. Puisqu’un être humain naît, quand l’Univers est-il né ? Puisqu’un objet est fabriqué, qui ou quoi a produit l’Univers ? Puisqu’un événement possède une cause, quelle fut la première cause ?

Mais ces questions contiennent déjà une partie des réponses que l’on cherche. Demander quand l’Univers a commencé suppose qu’il a nécessairement commencé. Demander ce qu’il y avait avant suppose qu’un « avant » existait. Demander ce qui l’a créé suppose qu’il a fallu le créer. On ne cherche alors plus seulement à comprendre la réalité : on lui impose les catégories dans lesquelles le cerveau humain est habitué à fonctionner.

Le Big Bang illustre particulièrement cette difficulté. L’expression favorise l’image d’un point minuscule qui aurait soudainement explosé dans un immense espace vide. Ce n’est pourtant pas ce que décrit exactement la cosmologie actuelle. Les observations montrent que l’Univers est en expansion et qu’en remontant son histoire, on rencontre des états de plus en plus chauds et de plus en plus denses. Puis les conditions deviennent tellement extrêmes que les théories dont nous disposons atteignent leurs limites. Mais la limite de nos connaissances n’est pas nécessairement celle de la réalité. Ne plus savoir remonter au-delà d’un certain point signifie d’abord que l’on ne sait plus, et non que l’on vient forcément de découvrir le commencement absolu.

C’est là que l’observation devrait reprendre ses droits. Une étoile, une planète ou un organisme vivant ne surgissent pas du néant. Une goutte d’eau qui s’évapore ne cesse pas d’exister parce qu’elle n’est plus visible sous la même forme. Un morceau de bois qui brûle semble disparaître, mais ses constituants sont transformés et dispersés. La nature observable ressemble beaucoup moins à une succession de créations et de disparitions absolues qu’à un immense ensemble de transformations.

Cela ne démontre pas que l’Univers n’a jamais eu de commencement. L’affirmer serait transformer une observation en certitude sans disposer de la preuve nécessaire. Mais cela permet de poser la question autrement : pourquoi le commencement devrait-il obligatoirement constituer l’hypothèse de départ ? Pourquoi chercher d’abord ce qui aurait créé l’Univers plutôt que se demander si la notion même de création est pertinente à cette échelle ?

Cette interrogation conduit inévitablement au néant. Tout le monde croit comprendre ce que signifie « rien », mais dès qu’on tente de se représenter véritablement le néant, une difficulté apparaît. On imagine généralement un immense espace vide et noir. Or, un espace vide est déjà quelque chose. Pour obtenir le néant absolu, il faudrait supprimer la matière, mais également l’espace, le temps, les lois physiques et toute possibilité d’événement. Demander ensuite ce qui aurait pu se produire dans ce néant devient contradictoire, puisque « se produire » suppose déjà un changement et donc une succession.

Il en va de même avec l’éternité. Le mot a été inventé pour désigner quelque chose que l’esprit humain ne peut pratiquement pas se représenter. Lorsqu’il essaie, il imagine simplement une durée de plus en plus longue. Pourtant, mille milliards de milliards d’années restent une durée à laquelle il est toujours possible d’ajouter une année. L’éternité, si cette notion possède réellement un sens, n’est donc pas une durée extrêmement longue. Elle serait l’absence même de la limite que l’esprit cherche constamment à lui donner.

Peut-être est-ce donc une erreur d’enfermer la question entre deux seules possibilités : l’Univers aurait commencé ou il aurait toujours existé. Cette alternative est elle-même construite à partir de notre conception du temps. Une autre attitude consiste simplement à ne rien décider avant d’observer.

Or, ce que l’on observe partout est le renouvellement. Pas nécessairement un cycle dans lequel tout recommencerait éternellement de manière identique, mais une transformation qui en permet une autre, puis une autre encore. La forme est provisoire, la transformation continue. La vie elle-même n’est peut-être qu’une manifestation particulièrement complexe de ce phénomène. L’individu semble permanent pendant quelques décennies parce que son organisation conserve une certaine continuité, mais la matière qui le constitue participe constamment à des échanges avec son environnement.

Ce que l’être humain appelle « début » et « fin » dépend donc de l’échelle à laquelle il regarde. La naissance est bien le commencement d’un individu, mais elle n’est pas le commencement des éléments qui le constituent. Sa mort est bien la fin de cet individu, mais elle n’est pas la fin de ces mêmes éléments. Il en va de même pour une étoile. Le commencement et la fin existent pour les formes ; rien ne permet d’en conclure automatiquement qu’ils existent également pour la totalité de ce qui permet à ces formes d’apparaître.

C’est peut-être là que se trouve l’évidence qui échappe au regard. L’humanité contemple les formes : elle voit apparaître un être vivant et le voit mourir, elle voit naître une étoile et sait qu’elle disparaîtra, elle observe des civilisations qui commencent et finissent. Elle en déduit naturellement que l’ensemble doit obéir à la même règle. Pourtant, derrière ces formes se trouve partout la transformation permanente.

On cherche alors le premier événement alors que la notion de « premier » suppose déjà une chronologie. On cherche ce qu’il y avait avant le temps en utilisant le mot « avant ». On cherche l’endroit où l’Univers serait apparu alors que l’espace lui-même fait partie de ce que l’on cherche à expliquer. Et lorsqu’on imagine avoir trouvé une première cause, il faut encore expliquer la cause de cette cause. Chaque réponse ne fait que repousser la question d’un cran.

Il ne s’agit pas pour autant de rejeter la physique, la cosmologie ou les mathématiques. Ces outils ont permis de reconstruire une partie extraordinaire de l’histoire de l’Univers. Mais lorsqu’une théorie atteint une limite, il faut conserver la possibilité que cette limite appartienne à notre description et non à la réalité elle-même. L’être humain fait partie de l’Univers qu’il cherche à comprendre ; il ne peut pas se placer à l’extérieur pour le regarder dans son ensemble. Même les notions de début, de fin, d’avant, d’après, de rien ou de toujours appartiennent à sa manière de concevoir le monde.

Il reste alors une observation extrêmement simple : partout où le regard peut porter, la réalité se transforme. Ce qui naît prend forme à partir de ce qui existe déjà. Ce qui meurt perd cette forme et participe à d’autres transformations. La matière s’assemble et se disperse, l’énergie change de forme, les structures apparaissent et disparaissent. L’être humain lui-même ne constitue qu’une ponctualité dans cet immense mouvement.

Avant de consacrer tant d’efforts à rechercher le commencement, il faudrait peut-être démontrer qu’un commencement absolu doit nécessairement exister. Avant de rechercher ce qu’il y avait « avant », il faudrait savoir si ce mot possède encore un sens. Avant d’expliquer comment quelque chose serait sorti du néant, il faudrait savoir si ce néant a jamais existé autrement que comme un concept humain.

Et cette réflexion ramène au Big Bang et à l’image que l’on s’en fait souvent : celle d’un point d’origine qui aurait soudainement explosé pour se répandre dans un espace vide. Mais dès lors que l’on imagine cet espace, même parfaitement vide, il existe déjà quelque chose. Le vide n’est pas le néant. Dire qu’une pièce est vide est d’ailleurs une approximation amusante : elle est, en quelque sorte, pleine de vide. Même débarrassé de ce qu’il contient, l’espace reste un espace. Dès lors, demander d’où viendrait ce qui aurait explosé ne résout rien, puisqu’il faudrait encore demander d’où viendrait l’espace dans lequel on l’imagine. À force de chercher l’origine de l’origine, on ne fait que déplacer la question.

Peut-être cherche-t-on depuis toujours une réponse extraordinairement compliquée à une question qui contient dès le départ une mauvaise hypothèse. La réalité ne fournit peut-être ni première page ni dernière page. Elle montre simplement, partout où il est possible de l’observer, un renouvellement incessant de formes, d’états et d’organisations.

Ce constat n’explique pas tout et ne prétend surtout pas le faire. Mais il possède un avantage : il ne commence pas par décider ce que l’on doit trouver. Il commence par regarder.

Et peut-être que ce que l’on cherche depuis si longtemps n’est pas caché aux confins de l’Univers ni derrière une frontière inaccessible du temps. Peut-être est-ce simplement là, depuis toujours, sous nos yeux.

Ne vous faites pas fumer les neurones, c’est là, sous nos yeux.

Bonne journée à tous

 

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