Vivre à l'année à Briançon

Publié le par François Ihuel

 

À Briançon, il n'y a pas que des touristes, il y a

aussi ceux qui font vivre les touristes

 

Vivre à l'année à Briançon

Avec 1 500 euros par mois, comment vivre décemment ?

Prenons un exemple concret.

Une femme de 36 ans vit seule à Briançon avec ses deux enfants de 8 et 16 ans. Elle travaille et gagne 1 500 euros par mois.

Elle ne mène pas grand train. Elle ne possède pas une villa avec piscine, ne part pas trois fois par an en vacances et ne change pas de voiture tous les deux ans.

Elle veut simplement vivre normalement.

Commençons à compter

 

Son loyer est d'environ 700 euros par mois.

Ajoutons 150 euros d'électricité et environ 100 euros pour l'eau et le chauffage. Encore s'agit-il d'une moyenne : à Briançon, à environ de 1 300 mètres d'altitude, la saison de chauffe est longue et les besoins énergétiques sont nécessairement importants.

Pour travailler, elle a besoin d'une voiture.

Assurance, carburant et stationnement représentent facilement 150 euros par mois, sans compter les réparations.

Et nous sommes en montagne.

Il faut donc également prévoir les équipements nécessaires pour circuler en hiver : pneus adaptés ou dispositifs antidérapants, montage, remplacement et usure. Même en répartissant cette dépense sur toute l'année, il faut lui consacrer plusieurs dizaines d'euros par mois.

Avant même d'avoir acheté un paquet de pâtes, une bouteille de lait ou un morceau de viande, une très grande partie du salaire a déjà disparu.

Vivre dans une station touristique sans être touriste

 

Briançon et les communes environnantes vivent largement du tourisme.

C'est une richesse économique, mais cela produit aussi un phénomène particulier : les habitants permanents sont confrontés à des prix adaptés en partie à une clientèle touristique.

Le commerçant ne demande pas à la caisse si vous êtes en vacances ou si vous habitez ici toute l'année.

Le prix affiché est le même.

Restaurants, cafés, certaines activités, services, stationnement et plus généralement une partie du coût de la vie sont influencés par cette économie touristique.

Seulement, le vacancier vient avec son budget de vacances et repart quelques jours plus tard.

L'habitant, lui, doit payer ces prix douze mois par an avec son salaire.

Faisons maintenant les comptes jusqu'au bout

 

Prenons un budget mensuel raisonnable, sans luxe :

Dépenses mensuelles Montant
Loyer 700 €
Électricité 150 €
Eau et chauffage 100 €
Voiture : assurance, carburant, stationnement 150 €
Provision entretien et réparations voiture 60 €
Équipements hiver, ramenés au mois 30 €
Alimentation pour trois personnes 500 €
Téléphone et Internet 60 €
Mutuelle 80 €
Assurance habitation 20 €
Vêtements et chaussures 70 €
École, cantine et dépenses des enfants 100 €
Hygiène et entretien de la maison 60 €
TOTAL 2080 €

Voilà le chiffre, à minima, qui résume la situation :

2 080 euros de dépenses ordinaires pour 1 500 euros de salaire.

Il manque donc 580 euros tous les mois.

Et dans ces 2 080 euros, nous n'avons prévu ni vacances, ni restaurant, ni cinéma, ni cadeaux de Noël ou d'anniversaire, ni véritable épargne.

Pas davantage une grosse réparation automobile, le remplacement d'un réfrigérateur ou d'une machine à laver, des lunettes, des frais dentaires importants ou n'importe quel accident de la vie.

Les aides deviennent indispensables

 

Cette mère peut heureusement, selon sa situation exacte, bénéficier des allocations familiales, de l'allocation de soutien familial puisque le père ne verse pas de pension, de la prime d'activité et éventuellement d'une aide au logement.

Les prestations sociales permettent alors de combler tout ou partie de ces 580 euros manquants et, éventuellement, de dégager un petit reste à vivre.

Mais c'est précisément là que se trouve le paradoxe.

Cette femme travaille.

Pourtant, son salaire de 1 500 euros ne suffit même pas à couvrir les dépenses ordinaires de sa famille.

Les aides sociales ne viennent donc pas nécessairement financer du superflu. Elles viennent d'abord combler la différence entre ce que rapporte son travail et ce que coûte simplement la vie quotidienne.

Et il ne faut pas confondre vivre et survivre.

Vivre décemment, ce n'est pas posséder une voiture de luxe ou partir quinze jours aux Maldives.

C'est pouvoir remplir son réfrigérateur sans calculer chaque euro.

C'est pouvoir chauffer correctement son logement en plein hiver.

C'est pouvoir équiper sa voiture pour rouler en sécurité dans la neige.

C'est pouvoir acheter une paire de chaussures à son enfant lorsqu'il en a besoin.

C'est pouvoir faire réparer sa voiture sans se demander quelle facture restera impayée.

C'est pouvoir offrir un anniversaire à ses enfants, aller de temps en temps au cinéma ou au restaurant, partir quelques jours en vacances et mettre un peu d'argent de côté pour les coups durs.

À Briançon s'ajoute enfin un paradoxe particulièrement visible :

habiter dans un endroit où d'autres viennent passer leurs vacances ne signifie pas être soi-même en vacances toute l'année.

Le touriste repart.

L'habitant, lui, reste avec son loyer, son chauffage, sa voiture, ses pneus hiver, ses factures et son salaire.

On parle beaucoup du montant du salaire.

Peut-être devrait-on parler davantage du reste à vivre.

Car dans notre exemple, le chiffre est brutal :

Salaire : 1 500 euros.
Dépenses ordinaires : 2 080 euros.
Déficit avant aides sociales : 580 euros par mois.

Voilà peut-être la véritable question :

comment peut-on parler de salaire permettant de vivre lorsque le travail ne suffit même plus à payer les dépenses normales de la vie ?

Bonne journée à tous. Du moins pour ceux qui le peuvent

 

 

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