Entre jalousie et responsabilité

Publié le par François Ihuel

 

Les amalgames déconseillés

 

Entre jalousie et responsabilité
La jalousie et la haine matérielle

 

La jalousie est un sentiment humain dont les conséquences sont parfois bien plus profondes qu'on ne l'imagine. On considère généralement qu'être jaloux consiste à désirer ce que possède autrui, à vouloir bénéficier des mêmes avantages, des mêmes richesses ou des mêmes réussites. Pourtant, il existe une autre forme de jalousie, beaucoup plus sournoise, qui ne consiste pas à vouloir posséder ce que les autres possèdent, mais à souhaiter que ceux qui possèdent en soient privés.

C'est ce que j'appellerais la haine matérielle, par opposition à la haine psychologique. Dans cette dernière, c'est la personne elle-même qui devient l'objet du ressentiment, tandis que dans la haine matérielle, ce sont ses possessions, ses avantages, sa réussite ou simplement sa situation qui deviennent insupportables. Il n'est même pas nécessaire de détester quelqu'un pour éprouver cette forme de jalousie. On peut parfaitement entretenir avec lui des relations cordiales, voire amicales, tout en souhaitant secrètement qu'il perde ce dont il bénéficie.

Le plus curieux dans ce comportement, c'est que la disparition des avantages d'autrui n'apporte absolument rien à celui qui les jalouse. Si mon voisin possède une belle maison et que je souhaite qu'il la perde, je n'en deviendrai pas propriétaire pour autant. Ma situation personnelle n'en sera aucunement améliorée. Pourtant, la simple idée de le voir privé de cette maison peut suffire à satisfaire mon ressentiment.

Nous touchons ici à une contradiction fondamentale du comportement humain. Plutôt que de chercher à améliorer sa propre condition, certains préfèrent voir se dégrader celle des autres. Ce n'est plus une aspiration à l'égalité par le progrès, mais une recherche de l'égalité par la privation. Puisque je ne peux pas atteindre ce que possède mon voisin, je préfère qu'il redescende à mon niveau, voire en dessous.

Mais derrière cette jalousie matérielle se cache peut-être une réalité plus profonde. Ce n'est pas nécessairement la possession de l'autre qui dérange, mais le sentiment d'infériorité qu'elle fait naître. La réussite d'autrui devient alors le miroir de ses propres frustrations. Au lieu de combattre ce sentiment, on cherche à faire disparaître ce qui le provoque.

Cette attitude ne concerne d'ailleurs pas uniquement les richesses. Elle peut s'appliquer à une situation professionnelle, à une reconnaissance sociale, à une liberté, à un privilège ou même à un bonheur personnel. Tout ce qui distingue favorablement un individu d'un autre peut devenir un objet de jalousie.

Il ne faudrait cependant pas confondre cette haine matérielle avec la critique légitime des inégalités ou des privilèges injustifiés. Contester une injustice pour améliorer le sort de tous n'a rien de comparable avec le désir de priver quelqu'un d'un avantage simplement parce qu'on ne le possède pas soi-même.

Finalement, la forme la plus destructrice de la jalousie n'est peut-être pas celle qui pousse à vouloir davantage, mais celle qui pousse à vouloir que les autres aient moins. Elle ne produit aucune richesse, ne répare aucune injustice et n'améliore aucune existence.

Elle procure seulement cette étrange satisfaction de voir autrui perdre ce que l'on n'a jamais possédé.

Et c'est peut-être là toute l'absurdité de la haine matérielle : vouloir appauvrir les autres sans jamais s'enrichir soi-même.

 

Entre jalousie et responsabilité
La jalousie sentimentale, de l'amour à la destruction

 

La jalousie sentimentale est probablement l'une des formes les plus complexes et parfois les plus dangereuses de la jalousie humaine. Contrairement à la jalousie matérielle, qui consiste à envier les possessions ou les avantages d'autrui, elle touche directement aux sentiments, aux relations affectives et à cette étrange volonté de possession que certains individus confondent avec l'amour.

Aimer quelqu'un devrait normalement signifier souhaiter son bonheur, partager son existence sans pour autant lui retirer sa liberté. Pourtant, dans certaines relations, l'amour finit par se transformer en une forme d'appropriation. L'autre n'est plus considéré comme un être indépendant, capable de penser, de choisir et de décider de son avenir, mais comme une personne dont on estime détenir une sorte de droit de propriété sentimentale.

C'est là que commence le véritable danger. La jalousie ne se manifeste plus seulement par la crainte de perdre l'être aimé, mais par le refus absolu d'accepter cette éventualité. La simple idée que cette personne puisse aimer quelqu'un d'autre devient insupportable. On ne cherche plus nécessairement à préserver une relation amoureuse, mais à empêcher l'autre de vivre une relation différente.

Il existe d'ailleurs une contradiction fondamentale dans cette attitude. Celui qui prétend aimer au point de vouloir empêcher l'autre de partir ne cherche plus réellement son bonheur, mais la satisfaction de son propre besoin de possession. L'amour devient alors une contrainte, parfois une surveillance permanente, une succession de reproches, d'interdictions et de soupçons. La liberté de l'un se trouve progressivement sacrifiée aux exigences de l'autre.

Dans les situations les plus dramatiques, cette jalousie peut conduire à des violences physiques et même au meurtre. Combien de crimes ont été commis au nom d'un amour prétendument insupportable à perdre ? Combien de personnes ont été tuées simplement parce qu'elles avaient décidé de mettre fin à une relation ou de reconstruire leur existence ailleurs ? Ces actes ne sont évidemment pas des preuves d'amour. Ils révèlent une volonté de domination poussée jusqu'à son expression la plus extrême.

On retrouve alors cette phrase terrible : "Si je ne peux pas l'avoir, personne ne l'aura."

Cette formule résume à elle seule toute l'absurdité de la jalousie destructrice. Puisque l'on ne peut plus conserver l'affection d'une personne, on préfère parfois la détruire plutôt que d'accepter qu'elle puisse continuer à vivre et à aimer librement. Il ne s'agit plus d'une souffrance sentimentale ordinaire, mais d'une violence qui transforme un être humain en objet dont on prétend disposer.

Il faut cependant distinguer la jalousie que chacun peut ressentir occasionnellement de cette volonté destructrice. Éprouver de la peine devant une rupture, craindre de perdre quelqu'un ou souffrir d'une infidélité sont des réactions humaines. Elles ne conduisent pas nécessairement à la violence. Ce qui devient dangereux, c'est le moment où l'on considère que sa propre souffrance autorise à priver l'autre de sa liberté, voire de son existence.

Il existe finalement un rapprochement entre la jalousie matérielle et la jalousie sentimentale. Dans la première, on peut souhaiter que son voisin perde ce que l'on ne possède pas. Dans la seconde, on peut vouloir empêcher une personne d'offrir à quelqu'un d'autre l'amour qu'elle ne nous accorde plus. Dans les deux situations, la frustration peut devenir plus forte que la raison, et la privation d'autrui se substituer à la recherche de son propre bonheur.

Mais une différence essentielle demeure : une maison, une fortune ou une situation sociale sont des possessions matérielles. Un être humain, lui, n'appartient à personne. Ni le mariage, ni les années de vie commune, ni les promesses échangées ne peuvent constituer un titre de propriété sur les sentiments d'autrui.

Finalement, la jalousie sentimentale devient destructrice lorsqu'elle cesse d'être la peur de perdre quelqu'un pour devenir le refus de le laisser partir.

Et c'est peut-être là que se situe la frontière entre aimer et posséder : aimer, c'est accepter que l'autre puisse être heureux sans nous. Posséder, c'est vouloir l'en empêcher.

Car celui qui préfère détruire l'être aimé plutôt que de le voir vivre sans lui ne défend plus son amour. Il défend uniquement son sentiment de propriété.

 

Entre jalousie et responsabilité
La jalousie, la critique et la responsabilité

 

Il existe une confusion assez fréquente entre la jalousie et la critique, particulièrement lorsqu'il s'agit de personnes occupant des fonctions importantes, qu'elles soient professionnelles, administratives ou politiques. Émettre un avis défavorable sur le comportement d'un responsable, dénoncer une négligence ou contester une décision ne signifie pas nécessairement que l'on envie sa position, sa rémunération ou les avantages dont il bénéficie.

Pourtant, il arrive que certaines personnes interprètent toute remise en cause de leur travail comme une manifestation de jalousie. Cette réaction peut même devenir un moyen commode d'éviter de répondre aux questions qui leur sont posées. Plutôt que de justifier une décision, d'expliquer une absence d'intervention ou de reconnaître un éventuel manquement, il devient plus facile de discréditer celui qui critique en lui prêtant des intentions personnelles.

Or, il existe une différence fondamentale entre envier une fonction et exiger que celui qui l'occupe assume les responsabilités qui lui sont confiées. Un directeur, un chef de service ou un responsable d'entreprise perçoit généralement une rémunération correspondant à des obligations professionnelles. Cette rémunération ne constitue pas seulement la contrepartie d'un titre ou d'une position hiérarchique, mais celle d'un travail, de décisions et de responsabilités qui doivent être effectivement assumées.

Il ne suffit donc pas d'occuper un poste pour en remplir les fonctions. Encore faut-il prendre les décisions nécessaires, répondre aux difficultés rencontrées et intervenir lorsque les circonstances l'exigent. Bien entendu, aucun responsable ne peut résoudre tous les problèmes, et certaines situations échappent à son pouvoir. Mais il existe une différence entre ne pas pouvoir agir et ne pas vouloir assumer ce qui relève de ses attributions.

Cette réflexion prend une dimension particulière lorsqu'elle concerne les élus. Qu'ils soient municipaux, départementaux, régionaux ou nationaux, ils exercent un mandat qui leur a été confié par les citoyens. Certains perçoivent des indemnités liées à leurs fonctions, d'autres exercent leur mandat bénévolement. Mais dans tous les cas, ils ont accepté des responsabilités publiques qui impliquent de rendre compte de leur action.

Un élu n'est pas propriétaire de son mandat. Il en est temporairement le dépositaire. Son élection ne lui confère pas une immunité contre la critique, pas davantage qu'elle ne transforme ses décisions en vérités incontestables. Au contraire, l'exercice d'une responsabilité publique suppose d'accepter les interrogations, les désaccords et parfois le mécontentement de ceux que l'on représente.

Lorsqu'un citoyen signale un problème de voirie, une défaillance dans un service public, une dépense qu'il juge excessive ou une décision dont il conteste l'utilité, il n'exprime pas nécessairement une opposition personnelle à l'élu concerné. Il exerce simplement son droit de regard sur la gestion des affaires collectives.

Il existe également une autre forme de mécontentement que l'on aurait tort de confondre avec de la jalousie. C'est celle du citoyen qui paie pour des services dont il ne bénéficie pas, ou qui ont disparu de son environnement, tandis que l'argent auquel il contribue sert à financer d'autres réalisations dont il ne profite pas davantage. Lorsqu'on paie pour ce que l'on n'a pas, et que les sommes prélevées servent à autre chose, il est parfaitement légitime de s'interroger sur leur utilisation. Il ne s'agit pas de contester systématiquement la solidarité collective, puisque chacun contribue nécessairement à des services qu'il n'utilise pas personnellement. Mais cette solidarité ne devrait pas devenir un prétexte pour négliger les besoins essentiels de certaines populations au profit d'autres priorités. Réclamer un service qui fait défaut, demander des comptes sur l'utilisation de l'argent public ou dénoncer une répartition que l'on estime injuste ne relève pas de la jalousie. C'est une exigence de justice, de transparence et de responsabilité. Car celui qui finance collectivement un service doit au moins pouvoir demander pourquoi celui-ci n'existe plus, ne fonctionne pas ou n'est pas accessible là où il vit.

Il serait d'ailleurs assez paradoxal de considérer qu'un citoyen devient jaloux d'un élu dès lors qu'il critique son action. Ce citoyen ne souhaite pas forcément occuper sa place. Il ne convoite ni son mandat, ni ses indemnités, ni ses éventuels avantages. Il demande seulement que les engagements pris soient respectés et que les responsabilités acceptées soient effectivement exercées.

Il faut cependant reconnaître que toute critique n'est pas nécessairement justifiée. Certaines peuvent être excessives, injustes ou motivées par des rivalités personnelles. Un responsable ou un élu peut également être injustement accusé de négligence alors qu'il se heurte à des contraintes financières, réglementaires ou administratives. C'est pourquoi une critique sérieuse doit s'appuyer sur des faits précis et tenir compte des moyens réellement disponibles.

Mais cette exigence de rigueur doit fonctionner dans les deux sens. Celui qui critique doit pouvoir expliquer ce qu'il reproche, tandis que celui qui exerce une responsabilité doit pouvoir expliquer ce qu'il a fait, ce qu'il n'a pas fait et pourquoi il ne l'a pas fait.

Le véritable problème apparaît lorsque la fonction devient un moyen de se soustraire à toute remise en cause. Le titre, l'autorité ou le mandat ne devraient jamais servir de protection contre les interrogations légitimes. Plus les responsabilités sont importantes, plus l'obligation de rendre compte devrait être présente.

Il existe finalement une distinction essentielle entre la jalousie et l'exigence de responsabilité. La jalousie peut conduire à souhaiter qu'une personne perde sa situation simplement parce qu'elle en bénéficie. La critique, lorsqu'elle est fondée, cherche au contraire à obtenir que cette personne remplisse correctement les obligations attachées à sa situation.

L'une s'intéresse à ce que l'autre possède, l'autre à ce qu'il accomplit.

Et si certains responsables considèrent toute observation défavorable comme une attaque personnelle, peut-être devraient-ils parfois s'interroger sur la nature des reproches qui leur sont adressés avant de chercher à connaître les intentions de ceux qui les formulent.

Car finalement, critiquer un responsable qui n'assume pas ses obligations n'est pas nécessairement vouloir prendre sa place. C'est simplement lui demander d'occuper pleinement celle qu'il a acceptée.

La responsabilité n'est pas une récompense accordée à celui qui détient une fonction. Elle est précisément ce qui justifie cette fonction.

Et ce n'est pas parce qu'on ne souhaite pas occuper la place de quelqu'un qu'on doit accepter qu'il ne remplisse pas les devoirs qui l'accompagnent.

À méditer.

Bonne journée à tous


 

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