L'erreur des amalgames
La simplicité au service de l'absurde
La culture d’un peuple n’est pas la politique de son gouvernement
Il y a quelque chose qui me dérange profondément dans notre époque : cette tendance à confondre un pays, son peuple, sa culture et ceux qui le gouvernent. Comme si les décisions prises par quelques dirigeants devaient soudain contaminer tout ce qu’un peuple a créé pendant des siècles.
J’aime la culture russe. Elle est immense, ancienne, extraordinairement riche. Sa littérature a donné au monde certains de ses plus grands écrivains, de Tolstoï à Dostoïevski, de Tchekhov à Gogol. Sa musique nous a donné Tchaïkovski, Rachmaninov, Moussorgski, Stravinsky ou Chostakovitch. Il y a aussi ses ballets, sa peinture, son architecture, son cinéma, ses traditions populaires et tout ce patrimoine qui appartient désormais, d’une certaine manière, à l’humanité entière.
Et voilà qu’aujourd’hui on en arrive parfois à regarder avec suspicion ce qui est russe simplement parce que c’est russe. Même un dessin animé comme Masha et Michka peut se retrouver entraîné dans des considérations géopolitiques. À ce niveau-là, on ne lutte plus contre une politique : on commence à mélanger les gouvernements, les peuples et la culture.
Pourtant, aimer la culture russe ne signifie absolument pas approuver la politique du gouvernement russe. Pas davantage qu’aimer Victor Hugo oblige à approuver tous les gouvernements français qui se sont succédé depuis deux siècles, ou qu’écouter un compositeur impose d’adhérer aux idées ou aux décisions politiques de ceux qui dirigent son pays.
Un gouvernement est provisoire. Une culture traverse les siècles.
Les gouvernants arrivent, exercent leur pouvoir puis disparaissent. Les frontières elles-mêmes changent. Les régimes politiques naissent et meurent. Mais les livres restent, les tableaux restent, les musiques restent, les langues restent, les traditions restent. C’est précisément ce qui constitue la richesse d’une civilisation.
Et dans les conflits entre États, les responsabilités sont rarement aussi simples que le récit présenté par un seul camp. Chaque gouvernement défend ses intérêts, commet ses erreurs, exerce ses pressions, produit son propre discours et porte une part plus ou moins importante de responsabilité dans l’escalade. Cela ne signifie pas que toutes les décisions se valent ni que toutes les responsabilités sont identiques, mais cela devrait au moins nous empêcher de transformer un peuple entier en coupable collectif.
On peut condamner une guerre, une décision politique ou les agissements d’un dirigeant sans pour autant rejeter la population, la langue ou la culture du pays concerné. C’est même précisément là qu’il faut savoir faire la différence entre ceux qui gouvernent et ceux qui vivent simplement leur vie.
Sinon, où s’arrête-t-on ?
Faudrait-il cesser de lire les auteurs d’un pays chaque fois que son gouvernement commet quelque chose que nous réprouvons ? Retirer ses compositeurs des concerts ? Se méfier de ses artistes ? De ses sportifs ? De ses enfants ? Et maintenant de ses personnages de dessins animés ?
À force de vouloir tout politiser, on finit par fabriquer exactement ce que l’on prétend combattre : des frontières supplémentaires entre les peuples.
Je continuerai donc à aimer la culture russe comme j’aime tout ce que les différentes civilisations ont produit de beau, d’intelligent ou d’émouvant. Sans demander à un écrivain mort depuis cent cinquante ans ce qu’il pense de la politique actuelle de son pays, ni à un personnage de dessin animé de me présenter son passeport.
Les affrontements entre gouvernements passent. Les peuples et leurs cultures demeurent.
Il existe suffisamment de raisons de nous opposer dans ce monde. La culture devrait justement être l’une des choses qui nous permettent encore de nous rencontrer.
Bonne journée à tous
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