Mon Dieu, une éclipse

Publié le par François Ihuel

Mon Dieu, une éclipse
Mon Dieu, une éclipse

L’infantilisation permanente de l’information

Il devient de plus en plus difficile d’échapper à cette manière qu’ont certaines chaînes d’information de nous parler comme si nous avions douze ans. Le moindre événement naturel, météorologique ou astronomique devient prétexte à des heures de commentaires, de cartes, de schémas, de mises en garde et de répétitions. Une éclipse prévue depuis des décennies devient soudain « l’événement à ne pas manquer », comme si le Soleil et la Lune venaient de décider au dernier moment de nous faire une surprise.

Informer est une chose, rabâcher en est une autre. Expliquer qu’il ne faut pas regarder directement le Soleil lors d’une éclipse est parfaitement normal. Le répéter toutes les vingt minutes pendant plusieurs jours finit par donner l’impression que le public est incapable de retenir une consigne élémentaire. On ne s’adresse plus à des citoyens adultes, mais à une classe qu’il faudrait constamment surveiller, prévenir et rassurer.

Ce fonctionnement est renforcé par l’information en continu. Une chaîne doit remplir vingt-quatre heures d’antenne, même lorsque l’actualité ne justifie pas vingt-quatre heures de commentaires. Alors on étire les sujets. On interroge plusieurs spécialistes qui disent à peu près la même chose, on ressort les mêmes images, on affiche des comptes à rebours, on annonce ce qui va être annoncé quelques minutes plus tard. Au bout du compte, l’événement lui-même devient presque secondaire : ce qui compte, c’est de maintenir l’attention.

Cette façon de traiter l’actualité finit aussi par déformer notre perception du monde. Si tout est présenté comme exceptionnel, historique, inquiétant ou inédit, plus rien ne l’est véritablement. Une forte chaleur devient une alerte permanente, une éclipse une affaire nationale, quelques centimètres de neige une catastrophe annoncée. À force de crier au loup, on risque surtout de ne plus écouter lorsque le danger est réel.

Le plus paradoxal est que nous disposons aujourd’hui de moyens extraordinaires pour accéder nous-mêmes à l’information. Nous pouvons vérifier une météo, connaître l’heure exacte d’une éclipse ou consulter une carte en quelques secondes. Pourtant, certains médias continuent de fonctionner comme si le téléspectateur devait être pris par la main du matin au soir.

Informer devrait permettre de comprendre. Infantiliser consiste à répéter jusqu’à empêcher de penser par soi-même. Et c’est peut-être là que se situe le véritable problème : moins on laisse au public le temps de réfléchir, plus on lui impose ce à quoi il doit penser.

 

Mon Dieu, une éclipse

Quand l’information prend son public pour moins intelligent qu’il ne l’est

À force de regarder, même involontairement, les chaînes d’information en continu, on finit parfois par se demander à qui elles pensent s’adresser. Tout semble devoir être simplifié, découpé, répété, reformulé, puis répété encore. Le moindre sujet devient une succession de phrases courtes, de bandeaux, de schémas et de commentaires qui donnent parfois le sentiment que le téléspectateur serait incapable de comprendre une information normalement formulée.

Il faut évidemment distinguer le niveau réel des journalistes et des présentateurs de ce que leur impose le format. Parler plusieurs heures en direct, recevoir des informations au dernier moment, relancer des invités et meubler lorsqu’il ne se passe rien de nouveau n’est pas un exercice facile. Cela peut produire des maladresses, des approximations et parfois des interventions assez pauvres. Mais le résultat reste le même pour celui qui regarde : on entend souvent beaucoup de paroles pour finalement apprendre très peu de choses.

Le problème vient surtout de cette volonté permanente de rendre l’information immédiatement accessible à tout le monde. À force de simplifier, on finit par appauvrir. Une question complexe est ramenée à deux idées, une nuance disparaît parce qu’elle demanderait trente secondes d’explication supplémentaire, et l’on préfère répéter cinq fois une évidence plutôt que développer une réflexion. Le téléspectateur n’est plus véritablement invité à comprendre : il doit surtout recevoir un message simple et facilement mémorisable.

Il existe également une confusion entre être clair et parler comme à des enfants. On peut expliquer quelque chose simplement sans considérer son interlocuteur comme incapable de réfléchir. La véritable vulgarisation élève le niveau de compréhension ; l’infantilisation fait exactement l’inverse. Elle élimine les difficultés au point d’éliminer parfois aussi l’intelligence du sujet.

Peut-être les responsables de ces chaînes pensent-ils simplement qu’en visant le niveau le plus élémentaire, ils toucheront davantage de monde. C’est une logique commerciale compréhensible : personne ne doit décrocher, même celui qui vient d’allumer la télévision depuis trente secondes. Seulement, à force de vouloir ne perdre personne, on finit par perdre ceux qui souhaitent autre chose qu’une répétition permanente des mêmes banalités.

Il serait peut-être temps de faire davantage confiance au public. Les gens ne sont pas tous spécialistes, bien sûr, mais ils ne sont pas non plus incapables de comprendre une phrase développée, une contradiction ou une explication qui demande deux minutes d’attention. Informer correctement, ce n’est pas abaisser le niveau jusqu’à ce que plus personne n’ait besoin de réfléchir. C’est au contraire donner suffisamment d’éléments pour permettre à chacun de réfléchir par lui-même.

 

Mon Dieu, une éclipse

Maintenant, il y a des adeptes.

Ce qui me frappe surtout, dans ce genre d’article, c’est le décalage entre « spectacle gratuit » et tout ce qu’il faut parfois dépenser pour aller le voir. Location d’un camping-car, carburant, péages, repas, éventuellement hébergement : le phénomène astronomique est gratuit, certes, mais son déplacement ne l’est pas.

Chacun est évidemment libre de consacrer son argent à sa passion, et je peux très bien comprendre qu’un passionné d’astronomie ait envie de vivre une éclipse totale dans les meilleures conditions. Ce qui me fait sourire, c’est cette manière de présenter l’événement comme si l’Univers offrait gratuitement un spectacle exceptionnel, alors que certains auront dépensé plusieurs centaines, voire davantage, pour se placer exactement sous son passage.

Et puis il reste l’ironie suprême : après deux ans de réservation, des kilomètres parcourus et toute une organisation minutieuse, un simple nuage peut tirer le rideau au dernier moment. Là, au moins, l’Univers rappelle qu’il n’a vendu aucun billet.

Maintenant c'est à voir : la première que j'ai observée, c'est le 30 Juin 1954, à Paris, des ouvriers soudeurs, d'une usine proche, nous ont fait regarder à travers leur casque de soudeur.

Depuis, j'en ai vu d'autres, mais jamais médiatisées comme si cela n'avait jamais eu lieu.

Bonne journée à tous.

 

Mon Dieu, une éclipse

Publié dans Délires médiatiques

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