Le mal social
Le mal-être provoqué
Introduction
La société moderne possède un talent particulier : celui de créer des problèmes qu'elle prétend ensuite résoudre en fabriquant de nouveaux problèmes, souvent plus complexes que les précédents. À force de vouloir tout expliquer, tout classer et tout réglementer, elle finit parfois par perdre de vue l'essentiel. Ce qui relevait autrefois du simple bon sens devient sujet à controverse, tandis que des réalités évidentes se retrouvent noyées sous des débats sans fin.
Après avoir passé une grande partie de ma vie au contact direct du public, dans les trains de banlieue parisienne comme dans bien d'autres métiers, j'ai appris à me méfier des théories toutes faites. La réalité est souvent plus simple que les discours qui prétendent l'expliquer. C'est cette expérience de terrain que je souhaite partager ici.
Quand le comportement compte plus que la couleur
Pendant plusieurs années, j'ai conduit des trains de banlieue parisienne. Des millions de voyageurs sont montés et descendus de mes rames. J'ai transporté des travailleurs qui rentraient chez eux après une longue journée, des étudiants chargés de leurs sacs, des retraités, des touristes, des familles, mais aussi des individus plus difficiles à gérer. À force de voir défiler autant de monde, on finit par comprendre une chose essentielle : la société est composée d'individus, pas de catégories.
Aujourd'hui, j'entends souvent des débats où tout semble ramené à la couleur de peau, à l'origine, à la religion ou à l'appartenance à tel ou tel groupe. Pourtant, dans le métier que j'exerçais, ces considérations n'avaient aucune importance. Mon travail n'était pas de savoir qui était noir, blanc, arabe, asiatique ou autre. Mon travail consistait à faire circuler les trains en toute sécurité et à veiller au respect des règles qui permettent à des milliers de personnes de voyager ensemble chaque jour.
Lorsqu'un voyageur montait dans mon train, je ne lui demandais pas d'où il venait, quelle était sa religion ou quelles étaient ses opinions. Je lui demandais simplement, comme à tous les autres, de respecter les règles communes. Tant qu'il les respectait, il était un voyageur parmi les autres. Lorsqu'il les enfreignait, il devenait un problème à gérer. C'était aussi simple que cela.
Au fil des années, j'ai été confronté à toutes sortes de situations. J'ai dû intervenir lors d'altercations, calmer des conflits, faire sortir des perturbateurs et parfois faire appel aux forces de l'ordre. Dans ces moments-là, une seule chose comptait : le comportement de la personne concernée. Je ne regardais ni sa couleur, ni son origine, ni son nom. Je regardais uniquement ce qu'elle faisait.
Je me souviens d'un individu particulièrement agité qui perturbait sérieusement le fonctionnement d'un train. Après son éviction, il m'a lancé : « C'est parce que je suis noir ! » Ma réponse fut immédiate : « Non, c'est parce que tu es con. » Certains trouveront peut-être cette formule brutale, mais elle résumait parfaitement ma pensée. Je ne l'avais pas fait sortir parce qu'il était noir. Je l'avais fait sortir parce qu'il empêchait les autres voyageurs de voyager normalement. La différence est fondamentale.
Une autre fois, un voyageur m'a lancé la même accusation. Je lui ai répondu : « Tu as bien fait de me le dire, je ne m'en étais pas encore aperçu. » C'était évidemment ironique. Bien sûr que je voyais sa couleur de peau, comme je voyais sa taille, sa coiffure ou sa façon de s'habiller. Mais ce n'était pas cela qui guidait mon jugement. Ce qui motivait mon intervention, c'était son attitude et rien d'autre.
Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est la facilité avec laquelle certaines personnes confondent une observation avec une généralisation. Si quelqu'un raconte avoir eu affaire à un individu noir qui semait le désordre dans un train, certains en concluent aussitôt qu'il accuse tous les Noirs. Pourtant, ce raisonnement est absurde. Décrire un fait n'a jamais signifié condamner une population entière. Quand un chauffard provoque un accident, personne ne prétend que tous les automobilistes sont irresponsables. Quand un élu est condamné pour corruption, personne ne considère que tous les élus sont corrompus. Pourquoi ce principe de bon sens disparaîtrait-il dans d'autres situations ?
Durant toute ma carrière, j'ai rencontré des gens remarquables dans toutes les communautés et des imbéciles dans toutes les communautés. J'ai croisé des travailleurs courageux, des parents exemplaires, des jeunes respectueux, des anciens pleins de sagesse. J'ai également rencontré des fraudeurs, des agressifs, des provocateurs et des délinquants. La couleur de peau ne m'a jamais permis de savoir à quelle catégorie appartenait la personne que j'avais devant moi. Seul son comportement me renseignait.
C'est pourquoi j'ai toujours refusé de raisonner en termes de race, de couleur ou d'origine. Ces notions ne m'intéressent pas. Elles ne me disent rien sur la valeur d'un individu. Ce qui m'intéresse, c'est sa manière de vivre avec les autres. Respecte-t-il les règles communes ? Respecte-t-il les personnes qui l'entourent ? Contribue-t-il à la vie collective ou cherche-t-il à la perturber ? Voilà les seules questions qui méritent d'être posées.
Je constate parfois que notre époque semble obsédée par les appartenances. On classe les individus dans des catégories, puis on les juge à travers ces catégories. Je crois que c'est une erreur. À force de regarder les étiquettes, on finit par ne plus voir les personnes. À force de parler des groupes, on oublie les individus. À force de chercher des responsables collectifs, on oublie les responsabilités personnelles.
Pour ma part, après une vie entière passée au contact du public, je suis resté fidèle à une idée très simple. Je me moque de savoir d'où vient mon interlocuteur. Je me moque de sa couleur de peau. Je me moque de sa religion ou de ses opinions. Tout ce que je lui demande, c'est de respecter les règles qui permettent à la société de fonctionner et aux autres de vivre tranquillement. Rien de plus. Mais rien de moins.
Bon, maintenant, quelqu'un peut-il m'expliquer pourquoi on a transformé quelque chose de simple en casse-tête ?
Bonne journée à tous
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