Le paradoxe de l'individualisme collectif

Publié le par François Ihuel

 

L'individualité collective, ça n'existe pas

La société individuelle, ça n'existe pas

 

Le paradoxe de l'individualisme collectif

L'INDIVIDU, LA SOCIÉTÉ ET SES AIGUILLAGES

Réflexion philosophique sur la biologie, la psychologie et la liberté individuelle

Pourquoi l'être humain éprouve-t-il le besoin de donner une signification morale à des comportements qui trouvent leur origine dans sa propre nature biologique et psychologique ? Cette interrogation peut paraître anodine. Elle soulève pourtant une question fondamentale : celle de la place de l'individu dans une société qui prétend organiser son existence, parfois jusque dans ses pensées, ses sentiments et ses aspirations les plus intimes.

L'être humain n'a pas attendu l'apparition des religions, des institutions ou des règlements pour éprouver des sentiments, ressentir des attirances, développer des affections ou construire des relations durables. La biologie et la psychologie précèdent les conventions sociales. Elles participent à la constitution de l'individu, à son développement et à sa manière d'appréhender son environnement.

Chaque être humain possède sa propre histoire, sa sensibilité, son rythme de développement et sa manière de ressentir les choses. Deux individus peuvent appartenir à une même société sans pour autant partager les mêmes aspirations, les mêmes sentiments ou les mêmes comportements. Pourquoi faudrait-il alors considérer que l'un d'eux s'écarte de la normalité simplement parce qu'il ne correspond pas au modèle dominant ?

Une société est constituée d'une multitude d'individus. Elle n'est pas une personne unique, dotée d'une psychologie, d'une sensibilité et d'une volonté homogènes. Pourtant, elle élabore des normes collectives auxquelles chacun est supposé se conformer. Il existe là une contradiction : comment une multitude d'individus différents pourrait-elle être représentée par un comportement unique ?

Ce que nous appelons la normalité est souvent une construction collective, issue de traditions, de croyances, d'habitudes et de conventions transmises au fil des générations. Mais une convention n'est pas nécessairement une vérité biologique. Une habitude collective n'est pas davantage une démonstration scientifique. Ce qui est admis dans une société peut être rejeté dans une autre. Ce qui paraissait inconcevable à une époque peut devenir parfaitement ordinaire quelques générations plus tard. La nature humaine n'a pourtant pas nécessairement changé dans les mêmes proportions. Ce sont souvent les regards, les interprétations et les conventions qui ont évolué.

J'aime comparer la société à un immense réseau ferroviaire. Il existe des voies communes, indispensables à la circulation de tous. Elles permettent d'organiser les déplacements, de maintenir une cohérence générale et d'éviter que chacun ne gêne le parcours des autres. Mais dans cette société, il existe autant d'aiguillages que d'individus. Chacun possède sa direction, son histoire, ses expériences et ses aspirations. Certains empruntent des voies parallèles, d'autres se croisent, se rejoignent ou se séparent. Il arrive également qu'un individu change de direction au cours de son existence.

Pourquoi faudrait-il que tous ces parcours aboutissent à une destination identique ? Le rôle des voies communes devrait être de permettre à chacun de circuler, non de déterminer obligatoirement son itinéraire personnel. Or, il arrive que la société ne se contente plus d'organiser la circulation. Elle prétend également commander les aiguillages individuels. Elle ne cherche plus seulement à établir des règles communes, mais à déterminer ce qui serait une manière convenable de vivre, de ressentir ou d'aimer. Et c'est précisément à cet endroit que commence ma réflexion.

Le développement biologique de l'être humain ne s'effectue pas selon un calendrier parfaitement uniforme. La puberté, l'apparition des attirances, la maturation affective et la construction psychologique ne se produisent ni au même moment ni au même rythme chez tous les individus. Il serait d'ailleurs inexact de considérer que ces différents phénomènes évoluent nécessairement ensemble. La maturité biologique, la maturité émotionnelle et les capacités de discernement constituent des dimensions distinctes du développement humain.

Mais une chose demeure : les sentiments ne naissent pas sur ordre de la société. L'attachement, l'affection, le désir ou l'amour ne résultent pas simplement d'une décision administrative ou d'une convention collective. Ils participent à la vie intérieure de l'individu. Une relation affective peut également s'inscrire dans la durée. Les sentiments peuvent évoluer, s'approfondir, se transformer ou disparaître. Leur continuité constitue une réalité psychologique qui mérite d'être étudiée pour elle-même, sans présumer qu'elle démontre à elle seule la nature ou l'équilibre de la relation.

Il ne s'agit pas de prétendre que tous les comportements sont biologiquement équivalents ou psychologiquement identiques. Il s'agit de reconnaître que la diversité humaine ne peut être comprise uniquement à travers des catégories sociales générales. La société peut attribuer des noms aux comportements. Elle peut les classer, les approuver ou les désapprouver. Mais elle ne crée pas, par cette seule classification, les mécanismes biologiques et psychologiques qui participent à leur existence.

Voici maintenant ce qui me paraît constituer l'une des contradictions les plus intéressantes de notre fonctionnement collectif. Imaginons un comportement individuel, intime, qui s'inscrit dans la durée et demeure inconnu de l'entourage. Les individus concernés poursuivent leur existence. Leurs sentiments, leurs habitudes et leur comportement constituent une réalité vécue. Puis, un jour, cette situation devient connue. À cet instant, le comportement lui-même n'a pas nécessairement changé. Ce qui a changé, c'est la connaissance que d'autres personnes en possèdent.

Pourtant, cette révélation peut suffire à provoquer des jugements, des réactions et des condamnations morales. D'où vient alors le changement ? De la réalité biologique et psychologique des individus concernés, ou du regard que d'autres portent désormais sur cette réalité ? Il faut ici distinguer deux phénomènes : l'existence d'un comportement et l'information relative à ce comportement.

Le fait qu'une situation soit inconnue ne démontre pas, à lui seul, qu'elle soit dépourvue de conséquences. Mais sa révélation ne démontre pas davantage qu'elle soit devenue nuisible. Ce que l'information peut produire, en revanche, c'est une réaction collective. Et cette réaction peut parfois être fondée moins sur la réalité vécue que sur les convictions personnelles de ceux qui découvrent la situation. L'information ne transforme pas automatiquement la nature d'un comportement. Elle transforme d'abord la connaissance que les autres en ont. Cette distinction me paraît essentielle.

Pourquoi un individu devrait-il considérer que sa manière de vivre constitue une référence pour celle des autres ? Ce qui ne correspond pas à mes aspirations personnelles ne constitue pas nécessairement une anomalie chez autrui. Je peux ne pas comprendre un comportement, ne pas le partager, ne pas souhaiter l'adopter. Mais cette différence ne me donne pas automatiquement la compétence pour en déterminer la valeur psychologique ou morale. Inversement, le fait qu'un comportement soit largement partagé ne démontre pas qu'il soit universellement adapté à chaque individu.

Il existe autant de sensibilités que de parcours humains. L'erreur consiste à transformer une préférence personnelle en règle collective, puis à présenter cette règle comme l'expression naturelle de la société tout entière. Car qui représente réellement cette société ? Celui qui approuve ? Celui qui désapprouve ? La majorité ? Les institutions ? Les traditions ? Aucun individu ne possède à lui seul la psychologie de l'ensemble de ses semblables. Et une majorité ne transforme pas automatiquement une opinion en vérité scientifique.

Il convient également de distinguer deux notions souvent confondues : la normalité et la conformité. La conformité consiste à correspondre à un modèle établi. La normalité peut désigner ce qui est fréquent, habituel ou attendu dans un environnement donné. Mais ce qui est statistiquement rare n'est pas nécessairement pathologique, et ce qui est fréquent n'est pas nécessairement souhaitable. Un comportement minoritaire peut donc s'écarter d'une convention sans que cette différence suffise à établir une anomalie biologique ou psychologique.

C'est ici que la réflexion philosophique doit conserver toute sa rigueur. Il ne suffit pas de déclarer qu'un comportement est naturel pour démontrer qu'il est bénéfique. Mais il ne suffit pas non plus de le déclarer contraire aux usages pour démontrer qu'il est mauvais. Dans les deux cas, il faut examiner les faits plutôt que se contenter d'une conviction. L'être humain ne devrait pas être réduit à sa capacité de reproduire le comportement majoritaire. Sa singularité fait partie de son existence.

Je ne prétends aucunement qu'une société pourrait fonctionner sans règles. Les règles communes sont indispensables à la coexistence des individus. Elles permettent d'organiser la vie collective et de garantir à chacun un espace de liberté. Mais organiser la société et uniformiser les individus sont deux démarches profondément différentes. La première cherche à rendre possible la coexistence. La seconde risque de transformer la différence en déviation.

Une société n'a pas besoin que tous ses membres possèdent les mêmes goûts, les mêmes sentiments, les mêmes aspirations ou les mêmes convictions pour fonctionner. Elle a besoin que leurs libertés puissent coexister. Dans mon image ferroviaire, les voies communes assurent la circulation générale. Les aiguillages individuels permettent à chacun de suivre son propre parcours. L'existence de ces aiguillages ne menace pas nécessairement le réseau. Elle en constitue même toute la diversité. Encore faut-il accepter qu'une voie différente ne soit pas automatiquement une mauvaise voie.

Au fond, toute cette réflexion repose sur une interrogation simple. Pourquoi vouloir faire correspondre la diversité biologique et psychologique des individus à un modèle collectif unique ? La société est une construction humaine. Elle évolue avec les époques, les connaissances, les croyances et les rapports entre les individus. La vie intérieure, quant à elle, possède ses propres mécanismes, ses propres rythmes et sa propre complexité.

Il serait donc réducteur de prétendre comprendre l'individu uniquement à travers les conventions de la société dans laquelle il évolue. Il ne s'agit pas de placer l'individu au-dessus de toute considération collective, mais de refuser de confondre sa singularité avec une anomalie. Une société véritablement respectueuse de la diversité humaine devrait être capable de reconnaître cette différence sans chercher systématiquement à la corriger.

Car la liberté ne consiste pas à permettre à chacun de vivre comme tout le monde. Elle consiste à permettre à chacun d'exister selon sa propre individualité, dans le respect de celle des autres. Et si la société est un immense réseau ferroviaire, alors sa richesse ne réside pas dans l'obligation d'emprunter une seule voie, mais dans la possibilité de laisser chacun choisir son aiguillage.

Il convient enfin de préciser que la liberté individuelle ne signifie pas l'absence de toute limite. La protection des personnes, le respect de leur autonomie et la prévention des atteintes à autrui demeurent des nécessités de la vie collective. Toutefois, un comportement qui s'écarte des conventions sociales ne constitue pas, par cette seule différence, un préjudice. Inversement, le caractère intime, durable ou volontaire d'une situation ne suffit pas à garantir l'absence de préjudice. C'est pourquoi il importe de distinguer les conséquences réelles d'un comportement du jugement moral que sa révélation peut susciter. La désapprobation n'est pas une preuve de dommage, pas plus que le secret n'est une preuve d'innocuité. C'est dans cette distinction que peut s'établir un équilibre entre la liberté de l'individu et la protection légitime des autres.

Il en est de même dans le fonctionnement social collectif, qui désigne un responsable susceptible de s'arroger des droits qu'il ne possède pas nécessairement. En ce sens, celui-ci aura tendance à uniformiser les individualités pour en faire un modèle unique, dont il serait à la fois le concepteur, le juge et le détenteur, au détriment de la liberté individuelle. Il ne se contenterait plus d'organiser le fonctionnement collectif, mais prétendrait également déterminer la manière dont chaque individu devrait penser, agir et se comporter. Dès lors, la représentation de la société ne serait plus l'expression de sa diversité, mais celle d'une conception particulière imposée à l'ensemble de ses membres.

Être désigné pour organiser une collectivité ne signifie pas devenir propriétaire de la pensée de ceux qui la composent.

Bonne journée à tous.

 

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