Le téléphone des années 1950

Publié le par François Ihuel

 

Mon petit clin d'œil du jour

 

J'ai 5 ans, à l'arrière du cheval - Église de Saint-Yves 1955 - central téléphonique Courbevoie
J'ai 5 ans, à l'arrière du cheval - Église de Saint-Yves 1955 - central téléphonique Courbevoie
J'ai 5 ans, à l'arrière du cheval - Église de Saint-Yves 1955 - central téléphonique Courbevoie

J'ai 5 ans, à l'arrière du cheval - Église de Saint-Yves 1955 - central téléphonique Courbevoie

Du téléphone à manivelle au numéro DEF 23 15

J’ai connu, presque à la même époque, deux mondes téléphoniques totalement différents. L’un appartenait déjà à la modernité urbaine, avec ses cadrans, ses lettres et ses numéros composés directement. L’autre fonctionnait encore grâce à une manivelle, une opératrice et beaucoup de patience. Lorsque j’habitais à Courbevoie, dans les années 1950, notre numéro de téléphone était DEF 23 15. À cette époque, à Paris, les numéros associaient trois lettres à quatre chiffres. On ne prononçait pas une longue suite numérique comme aujourd’hui, mais distinctement : « DEF, vingt-trois, quinze. » Les lettres figuraient directement sur le cadran. Il fallait introduire le doigt dans l’emplacement correspondant, faire tourner le disque jusqu’à la butée, puis attendre son retour avant de composer le caractère suivant. Ce système avait au moins l’avantage de donner au numéro une identité et de le rendre plus facile à retenir. DEF 23 15 avait presque une sonorité familière, bien différente des séries de chiffres impersonnelles que nous utilisons aujourd’hui.

À Courbevoie, nous appartenions déjà au grand réseau téléphonique de Paris. On pouvait joindre directement un correspondant en composant son numéro, sans passer systématiquement par une opératrice. Le téléphone restait encore un objet relativement rare et important, mais il annonçait déjà le fonctionnement moderne qui allait peu à peu s’étendre à tout le pays. Pourtant, à plusieurs centaines de kilomètres de là, dans le petit village de Saint-Yves, dépendant de Bubry, dans le canton de Plouay, dans le Morbihan, le téléphone appartenait encore à une tout autre époque.

En 1955, il n’y avait à Saint-Yves qu’un seul poste téléphonique. Il se trouvait dans l’établissement qui constituait pratiquement le centre de la vie du village. Ce commerce faisait à la fois bistrot, épicerie, boulangerie et salon de coiffure. On y venait pour boire un verre, acheter le pain et les provisions, se faire couper les cheveux, échanger les nouvelles du pays et, lorsque cela devenait nécessaire, téléphoner à l’extérieur. Ce lieu était donc bien davantage qu’un simple café ou qu’une boutique. Il réunissait sous le même toit plusieurs services indispensables à la population. Certains venaient chercher une miche de pain, d’autres quelques produits d’épicerie, boire un verre ou attendre leur tour chez le coiffeur. Les nouvelles y circulaient, les conversations s’engageaient et l’on y apprenait ce qui s’était passé dans les fermes et les hameaux environnants. Le téléphone, installé au milieu de toutes ces activités, renforçait encore son rôle central.

Ce poste ne possédait pas un numéro complet que l’on pouvait composer directement depuis n’importe où. Il dépendait d’un central manuel. Pour passer un appel, il fallait actionner une petite manette placée sur le téléphone. Cette manette faisait fonctionner une magnéto qui envoyait un signal au central de Lorient. On tournait la poignée, puis on attendait que l’opératrice réponde. On annonçait alors quelque chose comme : « Ici le 12 à Saint-Yves. » Le numéro 12 n’est ici qu’un exemple, car je ne me souviens pas avec certitude du numéro exact du poste. Il s’agissait d’un petit numéro local permettant à l’opératrice d’identifier l’abonné ou le poste demandeur.

On indiquait ensuite la personne ou le numéro que l’on souhaitait joindre. L’opératrice devait rechercher la ligne, contacter éventuellement un autre central et faire établir la communication. Si la liaison ne pouvait pas être obtenue immédiatement, on raccrochait et il ne restait plus qu’à attendre. Lorsque la communication était prête, le téléphone du café sonnait. L’opératrice rappelait le poste de Saint-Yves et annonçait que le correspondant était en ligne. Il fallait alors retrouver rapidement la personne qui avait demandé l’appel, à moins qu’elle ne soit restée sur place à patienter.

Un appel pouvait donc demander plusieurs minutes, parfois bien davantage. Il ne suffisait pas de sortir un appareil de sa poche et d’appuyer sur un nom. Il fallait se déplacer jusqu’au café, demander la communication, attendre le rappel et parler en sachant que d’autres personnes pouvaient se trouver à proximité. La confidentialité était forcément relative. Dans un petit village où tout le monde se connaissait, on savait souvent qui avait téléphoné, à qui et parfois même pour quelle raison. Le téléphone était alors un service collectif avant de devenir un objet individuel. Pour recevoir un appel, la situation était tout aussi particulière. Le central appelait le café, puis il fallait aller prévenir la personne demandée. Quelqu’un pouvait traverser le village ou envoyer un enfant annoncer : « On vous demande au téléphone. » L’intéressé devait ensuite se rendre sur place aussi vite que possible, pendant que son correspondant attendait ou rappelait plus tard.

Cela paraît aujourd’hui incroyablement compliqué. Pourtant, ce système représentait alors un progrès considérable. Avant l’arrivée du téléphone, il fallait envoyer une lettre, un télégramme ou se déplacer. Même lent et dépendant d’une opératrice, il permettait pour la première fois de parler presque immédiatement à quelqu’un situé à plusieurs dizaines ou centaines de kilomètres. Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est d’avoir connu simultanément ces deux formes de communication. À Courbevoie, je connaissais le téléphone automatique, avec son cadran et son indicatif en lettres : DEF 23 15. À Saint-Yves, je connaissais encore le téléphone rural à manivelle, relié à un central où une opératrice établissait elle-même les communications. D’un côté, on composait directement un numéro ; de l’autre, on appelait une personne chargée de nous relier à une autre.

Ces deux systèmes appartenaient pourtant au même pays et à la même décennie. Ils montrent l’écart qui existait alors entre la région parisienne et certaines campagnes françaises. La modernité ne s’installait pas partout au même rythme. Elle pouvait être déjà bien présente dans une ville de la banlieue parisienne et rester encore très limitée dans un village breton. Le commerce de Saint-Yves résumait à lui seul cette organisation rurale. Il concentrait plusieurs fonctions que nous trouvons aujourd’hui dans des établissements différents. Il était à la fois le lieu où l’on se nourrissait, où l’on faisait ses achats, où l’on entretenait les relations sociales et où l’on communiquait avec le monde extérieur.

En quelques dizaines d’années, tout a changé. Les indicatifs en lettres ont disparu, les petits numéros locaux ont été remplacés par des numéros nationaux, les centraux manuels ont fermé les uns après les autres et les opératrices, autrefois indispensables à chaque communication, ont été remplacées par des systèmes automatiques. Puis sont arrivés les téléphones à touches, les répondeurs, les appareils sans fil et enfin les téléphones portables. Aujourd’hui, chacun transporte dans sa poche un appareil capable d’appeler n’importe où dans le monde, de photographier, de filmer, d’envoyer des messages et d’accéder instantanément à une masse considérable d’informations.

En 1955, à Saint-Yves, tout un village partageait un seul téléphone installé dans un établissement qui faisait bistrot, épicerie, boulangerie et coiffeur. Aujourd’hui, une seule personne peut posséder plusieurs appareils. Le progrès technique est immense, mais il a aussi supprimé toute une présence humaine. Autrefois, entre deux correspondants, il y avait une opératrice. Elle connaissait les lignes, les villages, les abonnés et parfois même les familles. Elle n’était pas seulement un élément technique : elle faisait partie du fonctionnement quotidien de la communication. Le téléphone était plus lent, moins pratique et beaucoup moins discret, mais derrière la machine, il y avait encore quelqu’un.

Lorsque je repense au téléphone du café de Saint-Yves et à notre numéro DEF 23 15 de Courbevoie, je ne vois donc pas seulement deux appareils anciens. Je vois deux époques qui se côtoyaient, deux manières de communiquer et une transformation complète de la société dont j’ai été le témoin.

 

Le téléphone des années 1950
Le téléphone des années 1950
Le téléphone des années 1950

Du téléphone à manivelle à la planète Mars

Si, en 1955, quelqu’un m’avait annoncé qu’un jour nous pourrions parler avec une personne située à l’autre bout du monde grâce à un petit morceau de plastique tenu dans la main, je l’aurais probablement considéré comme cinglé. À cette époque, le téléphone restait encore un objet rare, parfois collectif, et entendre une voix venue de loin représentait déjà quelque chose d’extraordinaire. Aujourd’hui, nous transportons dans notre poche un appareil capable de téléphoner, de filmer, de photographier, de nous guider, de nous informer, de nous divertir et même de nous transmettre des images envoyées depuis Mars. En quelques décennies, nous sommes passés d’une communication lente et organisée à un monde où tout semble immédiatement accessible.

Le progrès technique est incontestable. Il a supprimé les distances, raccourci les délais et rendu possibles des choses que l’on aurait autrefois prises pour de la science-fiction. Nous pouvons voir un proche vivant à des milliers de kilomètres, consulter une bibliothèque entière sans quitter notre fauteuil, suivre en direct des événements se produisant à l’autre bout de la planète et recevoir des informations provenant d’engins envoyés dans l’espace. Pourtant, je ne suis pas certain que toutes ces possibilités nous aient réellement rendus plus libres.

Nous pouvons joindre n’importe qui à tout moment, mais nous sommes également devenus joignables en permanence. Nous avons accès à une quantité immense d’informations, mais nous sommes noyés sous les messages, les alertes, les publicités, les images et les nouvelles répétées sans arrêt. L’appareil qui devait nous libérer de l’éloignement nous accompagne désormais partout, à table, dans la rue, au lit et jusque dans les moments où nous devrions simplement être seuls ou parler avec ceux qui se trouvent devant nous.

Le progrès nous a libérés de certaines contraintes, mais il en a créé d’autres. Nous dépendons des réseaux, des batteries, des abonnements, des mots de passe, des mises à jour et de systèmes que nous ne comprenons plus toujours. Nous pouvons communiquer presque instantanément avec le monde entier, mais beaucoup ne savent plus rester une heure sans consulter un écran. Nous avons gagné en rapidité, en confort et en possibilités, mais peut-être perdu une part de notre tranquillité, de notre disponibilité et de notre indépendance.

Un outil ne rend pas automatiquement libre. Il peut élargir notre horizon, mais aussi nous enfermer dans de nouvelles habitudes. Tout dépend de la place que nous lui accordons. Lorsque je regarde le chemin parcouru depuis les téléphones de mon enfance jusqu’aux appareils actuels capables de recevoir des images de Mars, je reste admiratif devant l’ingéniosité humaine. Mais je continue à me demander si nous avons réellement progressé dans notre manière de vivre, ou si nous avons surtout perfectionné les moyens de nous solliciter, de nous surveiller et de nous empêcher de rester tranquilles.

Bonne journée à tous.

 
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