Les privilèges

Publié le par François Ihuel

 

Le décalage volontaire d'un journalisme engagé ?

 

Les privilèges
Les privilèges

L'étouffement du réel.

Il y a des images qui parlent d’elles-mêmes et d’autres qui, sans le vouloir, trahissent un décalage. Ce matin, en feuilletant le journal, je suis tombé sur un article consacré à la flambée des carburants. Un sujet que tout le monde connaît, que tout le monde subit, et qui n’a plus rien d’abstrait. Les prix à la pompe ne cessent de grimper et, avec eux, une pression silencieuse s’installe dans le quotidien de millions de personnes. Pourtant, ce qui m’a frappé, ce n’est pas tant le fond de l’article que l’image qui l’accompagnait.

On y voit une professionnelle, une conductrice de taxi, debout à côté d’une voiture récente, propre, presque valorisante. Une image nette, lisible, présentable. Une image qui correspond à ce que l’on attend d’un journal : quelque chose de clair, de crédible, de rassurant même dans la difficulté. Mais justement, c’est là que le décalage apparaît. Parce que ce que montre cette image n’est pas ce qui fait le plus mal aujourd’hui.

Le problème n’est pas de parler des professionnels. Eux aussi sont touchés, évidemment, le carburant est leur outil de travail, leur dépense principale, leur contrainte quotidienne. Mais ils restent dans une logique d’activité, avec une structure, une organisation, parfois une possibilité d’ajustement, même partielle. Ce n’est pas ce monde-là qui m’interpelle ici. Ce qui me frappe, c’est ce qui n’apparaît pas.

Car pendant que l’on montre un professionnel debout à côté d’un véhicule entretenu, une autre réalité, beaucoup plus brutale, reste hors champ. Celle du salarié de base, celui qui n’a pas le choix, celui qui se lève le matin, qui prend sa voiture parce qu’il n’y a pas de train, pas de bus, pas d’alternative. Celui qui ne travaille pas pour faire tourner une activité, mais simplement pour vivre. Ou plutôt, pour essayer de vivre.

Ce salarié-là ne choisit pas ses trajets, il ne choisit pas ses horaires, il ne choisit pas ses dépenses. Il subit. Et aujourd’hui, il en arrive à des arbitrages qui auraient paru impensables il y a encore quelques années. Moins manger pour pouvoir faire le plein, reporter des achats essentiels pour pouvoir aller travailler, réduire tout ce qui peut l’être, jusqu’à toucher à ce qui ne devrait jamais être négociable.

Ce n’est pas une image, ce n’est pas une statistique, c’est une réalité quotidienne, silencieuse, diffuse, qui ne fait pas de bruit mais qui use profondément. Et c’est cette réalité-là qui n’apparaît pas dans ce type d’article.

Il ne s’agit pas, ici, de remettre en cause le travail des journalistes, ni même de chercher une quelconque polémique. Il s’agit simplement de constater que la représentation donnée ne correspond pas à la partie la plus dure de la situation. Montrer une professionnelle avec un outil de travail fonctionnel, c’est compréhensible. Mais cela ne raconte pas l’essentiel.

Parce que l’essentiel, aujourd’hui, ce n’est pas seulement la hausse du carburant, c’est ce qu’elle provoque en cascade. C’est le glissement progressif d’un équilibre déjà fragile vers une forme de survie organisée. Ce n’est pas spectaculaire, ce n’est pas visible immédiatement, mais c’est profond.

Le salarié qui galère ne passe pas dans le journal. Il n’a pas le temps de témoigner, pas l’envie non plus. Il ne va pas se mettre en scène devant sa voiture fatiguée pour expliquer qu’il n’y arrive plus. Il avance, simplement, parce qu’il n’a pas le choix. Et c’est justement cette absence de visibilité qui rend la situation encore plus difficile à percevoir.

On en arrive à une forme de paradoxe. Plus la difficulté est grande, moins elle est montrée, plus elle est silencieuse, plus elle disparaît des représentations. Et pourtant, c’est là qu’elle est la plus réelle.

Il y a aussi quelque chose de plus profond dans ce décalage. Une manière, peut-être involontaire, de rendre la situation acceptable. Une image propre, structurée, qui donne le sentiment que tout le monde est impacté de la même manière, dans des conditions similaires. Or ce n’est pas le cas. L’impact est profondément inégal.

Certains peuvent absorber, ajuster, compenser. D’autres encaissent de plein fouet, sans amortisseur. Et ce sont ces derniers qui disparaissent de l’image.

Il ne s’agit pas de hiérarchiser les souffrances, ni de dire que les uns souffrent plus que les autres. Il s’agit simplement de remettre un peu de cohérence entre ce qui est montré et ce qui est vécu. Entre la représentation et la réalité.

Parce que l’image a un pouvoir. Elle oriente le regard, elle construit une perception, elle influence la compréhension. Et quand elle est en décalage, même légèrement, elle finit par lisser la réalité au lieu de la révéler.

Dans le cas présent, on parle d’un sujet qui touche directement à la vie quotidienne, à la capacité de se déplacer, de travailler, de manger. Ce n’est pas un détail, ce n’est pas un débat abstrait, c’est du concret, du vécu, du quotidien.

Alors oui, l’article est juste sur le fond. Oui, la hausse du carburant est un problème réel. Mais l’image choisie ne montre pas là où ça fait le plus mal. Elle montre une partie de la réalité, mais pas la plus fragile.

Et c’est peut-être ça, au fond, qui est le plus navrant. Non pas ce qui est dit, mais ce qui reste invisible.

Parce que tant que ceux qui subissent le plus ne sont pas montrés, ils restent à la périphérie du regard collectif. Et ce qui reste à la périphérie finit toujours par être oublié.

Il ne faudrait pas grand-chose pour corriger cela. Juste changer de point de vue. Montrer une voiture usée, un intérieur fatigué, un tableau de bord qui témoigne des kilomètres accumulés. Montrer quelqu’un qui ne choisit pas, mais qui endure. Pas pour faire du misérabilisme, mais pour coller au réel.

Ce serait moins esthétique, sans doute. Moins “propre”. Mais infiniment plus juste.

Et parfois, la justesse vaut mieux que l’image.

 

Les privilèges

Privilège d'État.

Ce qui interpelle également, au-delà de l’image, c’est le choix des personnes interrogées. On nous présente une série de témoignages censés illustrer l’impact de la hausse du carburant sur le quotidien. Mais quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que les profils retenus ne sont pas ceux qui subissent le plus durement la situation. Un retraité qui renonce à aller à la pêche, une enseignante qui adapte ses trajets, un restaurateur qui constate une hausse, une responsable d’auto-école qui anticipe des répercussions… autant de témoignages qui traduisent une gêne, parfois réelle, mais qui restent à distance de ce que vivent les plus fragiles.

Le problème n’est pas de donner la parole à ces personnes. Chacun ressent, à son niveau, les effets de la hausse des carburants. Mais en les mettant en avant comme représentatifs d’une situation globale, on finit par lisser la réalité. On donne à voir une difficulté diffuse, modérée, presque gérable. Or, pendant ce temps, ceux qui sont réellement à la peine — salariés aux revenus modestes, contraints de parcourir chaque jour des dizaines de kilomètres pour travailler, sans alternative — restent invisibles. Ceux-là ne parlent pas de loisirs réduits, mais d’arbitrages concrets entre se nourrir correctement et pouvoir faire le plein pour aller travailler.

À cela s’ajoute un élément rarement mis en avant de manière claire : le poids des taxes dans le prix du carburant. Une part importante de ce que chacun paie à la pompe ne correspond pas au produit lui-même, mais à la fiscalité qui l’accompagne. Cette réalité, pourtant centrale, est souvent reléguée au second plan dans les articles, comme si elle allait de soi. Or, pour ceux qui n’ont aucune marge, cette pression fiscale devient un facteur aggravant direct, qui transforme une hausse déjà difficile en contrainte quotidienne insoutenable.

Ce décalage n’est sans doute pas volontaire, mais il a des conséquences. Il atténue la perception de la gravité réelle de la situation. Il installe une forme de normalisation de la contrainte, comme si chacun pouvait s’adapter de la même manière. Pourtant, la réalité est profondément inégale. Entre celui qui ajuste ses habitudes et celui qui n’a aucune marge de manœuvre, il y a un monde. Et tant que ce monde-là ne sera pas montré, compris, et assumé dans sa dureté, le discours restera partiel, et la réalité, elle, continuera d’avancer dans l’ombre.

Je ne remets pas en cause les différences de situations ni les logiques économiques propres à chacun. Il est normal qu’un professionnel pense à sa marge, comme il est normal qu’un retraité ajuste ses habitudes. Chacun réagit avec ses moyens et ses contraintes. Mais ce qui me navre, c’est que, dans la plupart des sujets, ceux qui souffrent réellement le plus restent en dehors du champ. On parle autour d’eux, parfois à leur place, mais on les montre rarement. Ceux qui n’ont aucune marge, aucune alternative, ceux pour qui chaque hausse se traduit immédiatement par un renoncement concret — manger moins, rouler moins, vivre moins — restent silencieux et invisibles.

Ce n’est pas une question d’opposition entre les uns et les autres, mais simplement de regard. Tant que l’on ne mettra pas en lumière ceux qui sont au plus bas de l’échelle des contraintes, la réalité restera partielle. Et une réalité partielle finit toujours par minimiser ce qui, pourtant, devrait être au centre.

Bonne journée à tous.

 

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