Magistrature et hiérarchie
Ceux qui décident ne seraient rien sans ceux qui exécutent
Mon procès de la magistrature.
Si je me permets aujourd’hui de dresser mon procès de la magistrature, c’est aussi parce que je sais ce que je n’ai pas pu être. Dans mon enfance marquée par la misère, dans mon adolescence chaotique, j’ai souvent rêvé de devenir avocat, peut-être même magistrat. Mais la vie en a décidé autrement, il fallait survivre, travailler, se débrouiller. Les événements de Mai 68 ont définitivement balayé ce rêve, à cette époque, tout ce qui pouvait ressembler à une ambition studieuse s’effondrait dans la tourmente.
Alors j’ai choisi un autre chemin, mais je n’ai jamais renoncé à ce sentiment profond, la vraie justice ne s’apprend pas seulement dans les textes, elle réside dans l’intime conviction, celle qui naît de l’expérience vécue, du regard porté sur l’humain, et de la capacité à ne pas trahir sa conscience.
C’est fort de ce vécu, et en marge des institutions, que je me permets aujourd’hui ce réquisitoire.
Des études, des méandres et des labyrinthes. Devenir magistrat c’est emprunter un chemin long et tortueux. Concours redoutables, années d’études, immersion dans un univers codifié jusqu’à l’absurde. Cette formation, si impressionnante sur le papier, est censée préparer des femmes et des hommes à juger en toute impartialité. Mais derrière cette façade d’exigence intellectuelle se cache une vérité, on n’apprend pas la justice dans les codes, on y apprend le droit.
Le droit est un texte, une mécanique, un outil. La justice, elle, est une conscience. Et ces longues études, aussi brillantes soient-elles, ne donnent pas toujours cette conscience-là. On peut réciter des articles sans jamais comprendre l’humanité d’un accusé ou la détresse d’une victime.
On peut briller dans les méandres du droit tout en échouant à saisir l’essence du juste. La vocation et l’ambition. Certains entrent dans la magistrature par conviction. Ils veulent servir, protéger, rétablir l’équilibre. Mais combien d’autres y voient un tremplin social, une carrière stable, un prestige !
La robe noire devient alors moins un signe d’engagement qu’un vêtement de pouvoir. Et dans ce milieu fermé, on grimpe souvent moins par mérite que par stratégie. Les promotions s’arrachent, les postes s’arbitrent selon des fidélités, des réseaux, parfois des orientations idéologiques. La magistrature devient une carrière, pas une mission.
La justice politisée. Le danger majeur, aujourd’hui, c’est que la justice ne se contente plus d’appliquer la loi, elle se teinte de morale, d’idéologie, parfois de militantisme. Le glissement est net : une magistrature qui penche à gauche, parfois jusqu’à l’extrême gauche, et qui laisse ses convictions personnelles infiltrer ses jugements.
On ne juge plus seulement des faits, mais des contextes. On ne pèse plus seulement des preuves, mais des intentions. La salle d’audience devient un champ idéologique où l’on condamne parfois moins pour ce qui a été fait que pour ce que l’on représente.
Des contradictions criantes. La justice se veut impartiale, mais elle est profondément inégale. Celui qui peut se payer un grand avocat augmente ses chances. Celui qui parle bien convainc mieux que celui qui bredouille sa vérité. Et le magistrat, censé se détacher de tout, reste un être humain, influencé par ses croyances, ses peurs, ses orientations politiques, familiales ou sociales.
Ce système produit des verdicts qui oscillent entre rigueur et laxisme, sévérité et indulgence, selon des critères qui échappent souvent au simple citoyen. Alors que la loi devrait être claire, elle devient une matière malléable, façonnée par les mains de ceux qui la manipulent.
Un système malade de lui-même. Mon procès de la magistrature ne vise pas à accuser chaque magistrat. Beaucoup sont sincères, dévoués, et souffrent eux-mêmes des travers du système. Mais il est nécessaire de dire que la justice, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, est malade. Elle a perdu la confiance du peuple parce qu’elle a oublié sa mission première : dire le droit avec équité, sans céder aux pressions, aux idéologies ou aux calculs de carrière.
Tant que les études seront un labyrinthe de textes sans réelle formation humaine, tant que la carrière primera sur la vocation, tant que l’idéologie primera sur la neutralité, la justice restera une institution de façade, respectée en théorie mais redoutée, voire méprisée, en pratique.
La robe noire, sans conscience, n’est qu’un déguisement.
Plaidoyer d’un homme sans robe.
Je n’ai jamais porté la robe noire, ni prêté serment devant un tribunal. Pourtant, toute ma vie, j’ai plaidé, pas dans les palais de justice, mais dans la rue, dans le travail, dans mes écrits, et dans ma conscience. J’aurais pu être avocat, oui. Défendre des causes justes, me battre pour ceux que la vie écrase. Mais j’ai vu trop tôt que ce métier, comme tant d’autres, pouvait basculer dans le marché, dans le mensonge, dans l’artifice.
On s’y bat plus pour un chiffre que pour une vérité, plus pour un client solvable que pour un innocent oublié. Alors j’ai renoncé. Mais renoncer à la robe, ce n’est pas renoncer à la voix. Moi, j’ai gardé la mienne. Je la prête à mes colères, à mes indignations, à mes souvenirs. Je la prête à ceux qui n’ont pas les mots.
Je plaide, à ma manière, pour la dignité des gens simples, pour la mémoire des oubliés, contre la voracité des puissants. Je ne gagne pas d’honoraires. Je gagne des silences, des regards, des sourires parfois. Je gagne le droit de me regarder dans un miroir sans baisser les yeux. C’est ma seule rémunération.
Être avocat, finalement, ce n’est pas un métier, c’est une posture. Et je préfère plaider sans barreau que me prostituer dans une salle d’audience. Je reste un homme sans robe, mais pas sans cause.
Le prix de l’intégrité.
J’ai assisté à plusieurs procès dans ma vie, parfois en tant qu’accusé, parfois en tant que témoin. Ces expériences m’ont montré deux visages bien différents de la justice. D’un côté, il existe des magistrats intègres, souvent discrets, qui ne cherchent pas les projecteurs, ceux-là rendent une justice claire, équitable, rigoureuse. Ils s’attachent aux faits, ils écoutent les victimes et pèsent avec discernement la responsabilité des accusés. Leur seul objectif est de dire le droit et de protéger la société, même si leur tâche est ingrate et peu valorisée. Leur intégrité est leur fierté, et c’est à eux que l’on doit encore croire en l’idée d’une justice impartiale.
Mais d’un autre côté, j’ai vu ce que devient la justice quand elle sort du champ du droit commun. Quand la politique entre en jeu, quand des intérêts financiers colossaux s’agitent en coulisses, quand des célébrités puissantes s’assoient sur le banc des accusés, le tribunal se transforme. Alors ce n’est plus seulement le droit qui décide, mais l’argent, l’influence, les alliances.
Le citoyen ordinaire assiste à un théâtre où tout semble déjà écrit. Les verdicts ne sont plus le fruit de la loi, mais le reflet du prix qu’on est prêt à payer. Cette dualité me laisse un goût amer.
La vraie justice existe, mais elle est fragile. Chaque fois qu’un juge cède à la pression d’un pouvoir politique ou au poids d’une fortune, il trahit cette mission sacrée qui est de défendre les faibles contre les forts. L’intégrité a un prix. Ceux qui l’achètent ne la respectent pas, ceux qui la défendent en paient le coût.
Mais sans elle, la justice devient une illusion, une coquille vide, une comédie dont les spectateurs finissent par détourner les yeux
La légitimité d’un sacerdoce.
La légitimité d’un sacerdoce n’appartient pas à celui qui le détient, mais à ceux qui l’acceptent. Un chef, un magistrat, un prêtre ou un politique ne possède aucun pouvoir par lui-même, il n’a que celui qu’on lui reconnaît.
Sa force ne réside pas dans ses ordres, mais dans l’obéissance de ceux qui les exécutent. Un chef peut brandir son autorité, mais si personne ne suit il reste seul, dépouillé de toute puissance. Ses mots s’évaporent, ses menaces tombent à plat.
Le véritable ciment d’un pouvoir, ce sont les subalternes qui, volontairement ou contraints, mettent en oeuvre ce qu’il décrète. C’est là tout le paradoxe : plus on monte dans la hiérarchie, plus on se croit intouchable, mais plus on dépend en réalité de la base.
Celui qui dirige oublie souvent que sans cette base, il n’est rien. La pyramide peut sembler solide, mais elle repose toujours sur ses fondations. Ainsi, la légitimité n’est pas une propriété, c’est un prêt consenti par ceux d’en bas à ceux d’en haut. Et ce prêt peut être retiré.
Le vrai pouvoir n’est donc pas celui d’ordonner, mais celui de reconnaître.
À méditer et appliquer.
Bonne journée à tous.
Pour me rejoindre, continuer à me suivre et partager ce blog, inscrivez-vous à la rubrique "s'abonner" — Newsletter— du bandeau droit de cette page
/image%2F1408188%2F20250925%2Fob_c117fb_7d059a08-50b8-4651-bd91-41f501b9ba1d.png)
/image%2F1408188%2F20250925%2Fob_d54661_901a8522-b107-435e-86f9-ac6196a78137.png)
/image%2F1408188%2F20250925%2Fob_d45bff_bffe109f-2dc9-4a7f-83d5-ce1ba171b6d4.png)
/image%2F1408188%2F20250925%2Fob_9f5c33_53b8896f-3e42-4476-9169-f7f0facced96.png)