Auteurs et auteurs — L'ombre et la plume
Certains publient un livre tous les deux mois,
d'autres en publient une dizaine par mois.
Depuis que j’écris j’use les claviers. À force de taper certaines lettres disparaissent au point que je dois parfois les réécrire au feutre. (J'ai commandé des lettres autocollantes)
Mais ce n’est pas un hasard puisque ce sont toujours les mêmes touches qui s’effacent, donc sur mon clavier actuel (qui a quatre ans) ce sont le A, E, R, T, S… bref, les piliers de la langue française.
Quand on y pense, c’est logique. En français la lettre E représente à elle seule près de 15% de toutes les lettres tapées. Ensuite viennent A, S, R, T, N, I… Autrement dit chaque fois que je noircis une page ces lettres reviennent en boucle des milliers de fois.
Si je fais un petit calcul j’ai écrit environ 30 000 pages sur ce clavier, sans compter tout ce que je tape sur Internet, chaque page contient en moyenne 300 mots, soit 1 800 caractères. Cela fait environ 54 millions de frappes au total.
Résultat : La touche E a été pressée plus de 6 millions de fois, la touche A, environ 3,5 millions de fois, Idem pour S, R, T, chacune autour de 3 millions.
Ces touches-là sont donc les vraies héroïnes de mes écrits, sans elles impossible de raconter une histoire, impossible de donner un souffle à mes phrases. Alors finalement mon clavier est une petite chronique à lui tout seul. Il garde les cicatrices de mes mots, il témoigne silencieusement de ce que la langue française a de plus vital, ses lettres les plus simples, mais aussi les plus nécessaires.
J'ai usé un MAC pendant dix ans (publicité gratuite) sans qu'il ne me fasse de misère, j'ai aussi usés deux claviers dessus, aujourd'hui je l'ai donné à une de mes filles et il fonctionne toujours, il a quinze ans, comme quoi investir dans de la qualité est parfois payant même si à l'origine c'est cher.
Débordement intérieur
Je ne sature pas, je déborde. Ma pensée est un fleuve sans digue, une marée montante qui ignore les horaires. Le jour elle s’accumule sans repos, la nuit elle s’active en silence, creuse, cherche, trace des sillons invisibles dans le lit de mes songes.
Même en dormant je travaille, non par devoir mais parce que cela m’habite, j’empile, j’empile, je déborde mais ce trop-plein n’est pas un poids, c’est une preuve de vie.
Je ne cherche pas à maîtriser cette effervescence, elle est ma respiration secrète, elle me fatigue parfois mais c’est une fatigue noble, celle de celui qui sait qu’il y a encore des choses à dire, à comprendre, à transmettre. Je bouillonne de flash incessants, je construits trois, quatre, cinq livres en même temps, changeant de l'un vers l'autre quand l'inspiration me manque. Il peut m'arriver de rester des mois sans rien écrire, puis d'un coup passer dix heures de rangs à taper et encore taper sur le clavier, à en avoir mal au doigt ou quand le sommeil trouble mes mots. On peut comprendre que mon clavier en souffre.
Laisser déborder c’est accepter que tout ne se range pas, que l’essentiel vient souvent par les marges, ce qui fuit est aussi ce qui nourrit, mais tout ce qui déborde ne se laisse pas saisir. Certaines pensées s’échappent, volatiles, insaisissables, elles filent comme des éclats de lumière trop vives pour être contenues, alors je les perds, ou je crois les perdre.
Mais elles reviennent, jamais comme elles sont parties, elles reviennent changées, retournées, parfois méconnaissables. Sous forme d’intuition, d’image floue, de mots inattendus glissés dans une phrase, elles ont mûri ailleurs, dans des zones que je ne contrôle pas.
C’est là le mystère du débordement, ce que je crois évaporé se dépose en moi autrement et c’est souvent cette forme seconde, plus libre, qui contient la vérité.
Quand l'IA écrit les livres des autres
Depuis que l'intelligence artificielle est capable de manier les mots une frontière invisible s'est déplacée dans le monde de l'écriture.
Autrefois on distinguait l'écrivain qui façonnait chaque phrase de ses mains et celui qui confiait son texte à un "nègre littéraire" - un humain discret, payé pour mettre en mots l'histoire d'un autre. (Aucune connotation raciste dans "nègre littéraire", pour ceux qui ont l'esprit de travers)
Aujourd'hui ce "nègre" peut être une machine, inlassable, rapide, docile. Et certains s'en servent non plus pour transcrire leurs idées mais pour les inventer entièrement. Dans les recoins d'Internet des centaines de livres voient le jour chaque jour. Romans, guides pratiques, recueils de recettes, manuels de développement personnel... Beaucoup sont signés par des noms qui n'existent pas vraiment, des pseudonymes sans visage, conçus pour occuper les rayons numériques d'Amazon. Leur auteur ? Un logiciel de génération de texte nourri de milliards de phrases venues d'ailleurs, c'est le fric facile sans effort.
Ce n'est qu'un processus industriel, il suffit de donner à l'IA une consigne claire : "Rédige-moi un livre de 150 pages sur la méditation, avec dix chapitres, des exercices pratiques et un ton motivant".
En quelques heures le fichier est prêt, la mise en page se fait presque automatiquement, la couverture peut être créée par une autre IA d'images et la publication sur KDP ne demande qu'un clic de plus.
Ainsi, un "auteur" peut publier dix, vingt, cinquante livres par an. Le but n'est plus de raconter, mais d'occuper l'espace (et de faire de l'argent sans effort), c'est la logique du supermarché, remplir les étagères.
Un lecteur attentif reconnaîtra souvent ces ouvrages :
- Un style impeccable mais impersonnel, qui ne laisse aucune empreinte humaine.
- Des phrases polies, calibrées, mais sans aspérités ni véritable souffle.
- L'absence d'ancrage dans le vécu, on ne sent ni odeurs, ni émotions brutes, ni souvenirs précis.
- Des structures répétitives, introduction, liste de points, résumé final... et ainsi de suite.
- Des erreurs légères ou des approximations qui trahissent une connaissance de surface.
Ces livres se lisent facilement mais on n'en garde rien, ils ressemblent à un repas équilibré mais sans saveur, on n'a pas faim après mais on n'a pas été nourri non plus.
Pourquoi tant de gens se lancent là-dedans ? D'abord l'argent, en occupant de nombreux créneaux sur Amazon on maximise les chances de vendre, même si chaque livre rapporte peu l'effet cumulé peut devenir rentable.
Ensuite la facilité, pas de panne d'inspiration, pas de nuits blanches à chercher le mot juste, enfin la rapidité, l'IA ne se fatigue pas, ne doute pas, ne s'arrête pas.
Mais cette logique a un prix, l'uniformisation des textes, la disparition de la voix personnelle et le risque d'inonder le marché de livres interchangeables, mais surtout elle tue lentement mais sûrement la littérature au sens noble, celle qui porte une voix, une mémoire, une empreinte humaine.
En remplaçant l'artisanat par la chaîne de montage on fabrique des livres qui prennent la place des vrais, comme de faux arbres qui cachent une forêt en train de mourir. Les grandes oeuvres ne naissent pas en série, elles prennent du temps, elles portent les cicatrices de leur auteur, elles ont une âme.
La différence entre l'IA et l'auteur.
Il existe pourtant un autre usage de l'IA, plus discret et plus noble, celui où la machine n'écrit pas à la place, mais avec, c'est le rôle d'un assistant, aider à structurer, à formuler, à corriger.
Fournir un plan, mettre en page, trouver un mot précis... mais laisser l'essence, la chair, l'âme du texte à celui qui raconte. Dans ce cas l'auteur reste l'auteur, la machine n'est qu'un tournevis, pas le charpentier.
Les écrivains qui travaillent ainsi conservent ce qui ne s'imite pas, une voix unique, forgée par l'expérience, la mémoire et l'intuition. L'IA, elle, ne vit pas, elle ne fait que tisser ce qu'elle a déjà vu ailleurs et c'est bien là toute la différence entre un texte correct et un texte vrai.
J'ai moi-même connu ce glissement. Mon premier éditeur, les Éditions Saint-Honoré, travaillait encore à l'ancienne, des personnes physiques, instruites, corrigeaient les livres avec patience. C'était un travail soigné, méticuleux, toujours à l'écoute de l'auteur. Cette exigence a peut-être précipité sa chute, il n'arrivait plus à rémunérer correctement ses correcteurs mais la qualité était là. Ses déboires judiciaires m'ont couté cher mais je reconnais le travail dans son excellence, il a voulu jouer au grands sans les moyens des grands.
Le second éditeur, Nombre 7, n'a pas eu la même rigueur. Les manuscrits y sont corrigés par un logiciel - peut-être même une intelligence artificielle - tout en facturant à l'auteur le travail comme s'il avait été fait par un correcteur humain.
Une forme d'escroquerie en somme, mais ça n'engage que moi, j'extrapole, je ne suis pas dans l'établissement, mais ça me laisse un gout amer puisque plus rien après ne vient conforter les efforts faits pour créer un vrai livre, perdu parmi des milliers d'autres c'est rapidement l'oubli.
J'ai rompu mes contrats avec lui et je comprends mieux aujourd'hui pourquoi de petits éditeurs ponctuels apparaissent sur le marché, ils se lancent mais sont incapables de tenir le rythme ou la qualité sur la durée.
Cela explique aussi pourquoi les grands éditeurs comme Grasset, Flammarion et autres sont réticents à accueillir de petits auteurs, le marché est saturé de productions trop rapides et la vraie littérature s'y perd.
L'expérience d'un auteur c'est aussi mes livres, surtout dans la série "Onze métiers - Cent galères", ils sont volumineux, plus de 500 pages chacun, ce qui représentent des milliers d'heures d'écriture, de la fatigue, de l'attention et de la tension, cela explique en partie les difficultés à les mettre en page et à les corriger.
Chaque manuscrit je le relis deux ou trois fois avant de l'envoyer à l'éditeur, et quand il revient je le relis encore. Mais je ne suis pas assez instruit pour en corriger toutes les fautes ou toutes les imperfections, C'est là que je vois l'utilité d'une aide extérieure, et pourquoi pas de l'intelligence artificielle, à condition qu'elle reste un outil pour soutenir le travail de l'auteur, et non pour le remplacer.
Je réédite actuellement tous mes livres sur Amazon, puisque c'est gratuit et que j'ai déjà les manuscrits, il ne me suffit que d'une demi-journée pour les faire éditer presque instantanément, c'est aussi l'avantage de l'informatique.
Et puis si je ne le refuse pas le fric ce n'est pas non plus mon objectif, parce que moi mon avenir il est derrière, c'est un exutoire mais aussi des tas d'histoires, réelles ou romancées.
Et pour rester dans ma logique je précise que ces textes ont été générés par l'IA à partir de ceux que j'ai élaborés et lui ai soumis, l'IA me sort donc ce que je lui propose en rectifiant quelques fautes ou syntaxe inadaptée, mais derrière, avant de vous les publier je les reprends de nouveau pour leur redonner mon style tel qu'il est quand je propose à l'IA de les corriger, comme expliqué c'est une aide, et non un remplacement.
J'aurai pu ne pas écrire ces dernières lignes mais ce ne serait pas ni franc ni honnête de ma part.
Bonne fin de journée à tous.
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